Et si Christophe Colomb n’était pas né à Gênes en 1451 ? Et si Christophe qui signait – ironie de l’orthographe française – “Colon” au bas de ses missives, ne s’était jamais appelé “Colomb” ? Et si le plus célèbre des explorateurs avait vu le jour au Portugal dans une petite ville du nom de Cuba ? Et si, lors de la découverte de l’archipel des Caraïbes, ce fut pour cela qu’il nomma sa plus grande île « Cuba » ?…

Depuis les années 1940, Manuel Luciano et Silvia Jorge tentent de découvrir la véritable identité de Christophe Colomb, demeurée encore floue de nos jours. Le couple passe plusieurs dizaines d’années à enquêter sur les origines du navigateur. Origines revendiquées par l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Il résulte aujourd’hui un livre de leurs recherches, une œuvre controversée : Cristovao Colomb era portuguê.
Dans Christophe Colomb, l’énigme, Manoel de Oliveira et son épouse Maria Isabel endossent les rôles de Manuel Luciano et Silva Jorge, et partent sur les traces d’un Christophe Colomb portugais.

Le Monument des découvertes – Lisbonne

Belles époques

En ce mois de rentrée, Manoel de Oliveira propose une invitation au voyage irrésistible. Un va-et-vient entre le Portugal et l’Amérique s’étendant de l’après-guerre jusqu’à nos jours. Un aller et retour aux allures d’une épopée. Une saga intimiste qui remonte le temps, jongle avec l’espace et relie les continents par la mer et les airs :

1946 – Les frères Silva, Manuel Luciano et Herminio, quittent le Portugal pour retrouver leur père aux Etats-Unis. Ils embrassent leur mère sur le quai de Lisbonne, cité appelée autrefois Ulyssea car la légende prétend que le périple du héros de la mythologie grecque prit fin là. Pendant la traversée, ils rencontrent d’autres Portugais issus de la même vague d’émigration. À l’aube, ils échouent sur Ellis Island, face à New York, mais ne peuvent s’éblouir des lumières de la ville car un épais brouillard les en prive comme un manteau froid et hostile.

1957 – Herminio travaille dans le cinéma, Manuel Luciano est devenu médecin dans le Massachusetts. Docteur et chercheur taraudé par la véritable identité de Colomb, il effectue ses recherches comme ses diagnostics, en s’appuyant sur l’analyse et l’interprétation. Ricardo a deux amours, une femme qu’il va bientôt épouser et le rocher de Dighton, lieu symbolique des découvertes portugaises en Amérique du Nord.

Leonore Baldaque & Ricardo Trepa

1960 – Manuel Luciano épouse Silvia à Porto. Tous deux partent sur-le-champ en lune de miel dans la région de l’Algarve. En chemin, ils s’arrêtent à Cuba, à la recherche de la maison de naissance de Colomb. En vain. Le couple poursuit son enquête à la forteresse de Beja, puis atteint la péninsule de Sagres. Face à l’océan, ils déclament un poème qui rend hommage aux illustres découvreurs de nouvelles terres.

2007 – Manuele Luciano et Silva vieillis sont à New-York face au monument du Colombus Circus, puis contemplent d’un ferry la Statue de la Liberté où il est gravé sur son piédestal :
Donne-moi tes pauvres, tes exténués / Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres / Le rebut de tes rivages surpeuplés / Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte / De ma lumière, j’éclaire la porte d’or !

Douce utopie…

Manuele Luciano entraîne Silva sur le rocher de Dighton où flottent les esprits des explorateurs illustres : Christophe Colomb pour la découverte de l’Amérique, Vasco de Gamma pour l’Inde, Pedro Alves Cabral pour le Brésil, Fernand Mendes Pinto pour la Chine et le Japon ainsi que Fernand de Magellan pour le tour du monde.
Retour au Portugal. A Porto Santo, dans la maison présumée de Colomb, par la fenêtre, devant les flots, Silva chante des vers du poète Afonso Lopez Vieira :
Ce mot « Saudade » / Celui qui l’a inventé / En le prononçant, la première fois / Très certainement, a pleuré.

La Statue
de la douce utopie

Un film fait maison

Christophe Colomb, l’énigme par son didactisme poétique et son prétexte historique se rapproche d’Un film parlé (1), qui, le temps d’une croisière, de port en port, tentait de recréer le mythe de la Tour de Babel.
Dans une mise en scène où le Maître Oliveira tend plus que jamais vers la simplicité jusqu’à l’épure des plans, il est impossible de ne pas penser à Jean-Luc Godard par la profondeur des champs et l’espace architectural qui encadrent d’une façon précise les personnages des différentes époques.

Cet esthétisme beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît entraîne le spectateur au-delà d’une leçon d’histoire car jamais Oliveira désire le convaincre de ses hypothèses. Faisant fi de toute manipulation et de mauvaise foi intellectuelle, il propose une trame romanesque où la limpidité de la narration s’intéresse plus à la symbolique d’une quête originelle qu’à la véracité des propos historiques.

Des séquences d’une grande beauté ponctuent le film : New-York embrumé qui refuse ses lumières aux émigrants des années quarante et que l’on retrouve, en ouverture furtive de l’époque 2007, débarrassé de son opacité et offrant mille feux dans la nuit. L’orgue d’une messe de mariage qui s’étire de la cathédrale de Porto jusque sur les routes de l’Alentejo conclut par un « amen » de Manuel Luciano au volant de sa voiture. L’océan qui vire du gris au bleu comme par magie. Et aussi l’ange vêtu des couleurs du drapeau portugais qui apparaît au détour des monuments. Témoin atemporel du pays inventeur du sextant, accompagnateur muet des personnages souriant en gros plan lors de sa dernière apparition dans la maison de Christophe Colomb…

Maria Isabel & Manoel de Oliveira

Cette réussite quasi-familiale est servie par une distribution habituée des films du Maître : Manoel de Oliveira un brin bonhomme discourt avec malice et tendresse sur le couple qu’il forme avec sa femme Maria Isabel à la voix enchanteresse. Ricardo Trepa (Belle toujours, Le cinquième empire) et George Trepa (Porto de mon enfance), petits-fils du metteur en scène, campent les deux frères Silva dont la mère n’est autre que l’égérie d’Oliveira : Leonore Silvera (Val Abraham, La lettre, Le miroir magique). Quant à Leone Baldaque (Le principe de l’incertitude, Je rentre à la maison), c’est sa propre sœur Laurença qui incarne l’ange du Portugal. Sans oublier Luis Miguel Cintra (Le soulier de satin, Non ou la veine gloire de commander, Le couvent) en conservateur de musée complice.

Christophe Colomb, l’énigme a reçu le prix de la critique indépendante à la Mostra de Venise 2007 et Manoel de Oliveira dans sa centième année s’est vu remettre lors du Festival de Cannes 2008 une palme d’or exceptionnelle pour l’ensemble de son œuvre.
Jacques Morice de Télérama écrivit alors une lettre ouverte au Maître qui se termine ainsi :

Vous avez cité Fellini qui disait à son scénariste Tonino, au sujet des problèmes de distribution : « Nous construisons des avions, mais nous n’avons pas d’aéroports ». Et vous d’en conclure finement : « Les festivals sont des aéroports. Et le festival de Cannes est le plus beau ». Permettez-moi d’ajouter que vos avions volent haut dans le ciel. Mais je sais que vous n’aimez guère les hommages compassés. Alors, je m’arrête en vous souhaitant la même chose que Gilles Jacob : « Portez-vous bien ».

Christophe Colomb, l’énigme est la preuve éclatante de la bonne santé de Manoel de Oliveira, explorateur du septième art préférant chercher plutôt que trouver, signe de vitalité et de longévité des plus grands cinéastes.

(1) Cf. archives blog 2.07 Piqures de rappel

Vous pouvez retrouver cet article sur
www.ecrannoir. fr