« Il sait que vous êtes enceinte ?
– Oui, il le croit.
– Il le croit ?
– Non, il le sait. »

Les Bureaux de Dieu, Prix SACD de la meilleure œuvre à la Quinzaine des Réalisateurs, n’est pas une réussite de cinéma. Ces bureaux sont beaucoup plus que cela : un des meilleurs et des plus audacieux films français de 2008.
Une fiction d’une grande richesse réalisée par Claire Simon (Récréations, Sinon oui, Ça brûle…) documentariste, metteuse en scène de théâtre, actrice, scénariste, monteuse, chef opératrice et directrice de casting. Toutes ces casquettes au pays de la comédie nourrissent et irriguent avec éclat ce long-métrage où le documentaire et le romanesque se marient pour le meilleur et pour le rare.

Il y a presque dix ans, Claire Simon entre en contact avec le planning familial de Grenoble. Elle découvre alors un lieu – vivier de transmission entre femmes – où les mots « désir », « sexualité » et « procréation » sont étouffés dans la famille, cloisonnés par la société, ligaturés au plus profond de l’intimité.

Ce lieu, devenu parisien dans le film, accueillent des femmes de tous âges avec pour seul postulat : l’écoute. Accompagnement précieux qui ouvre les portes de la parole libératrice, de la découverte du corps féminin, de la complexité d’un vocabulaire qui terrorise encore des femmes et fait toujours fuir des hommes : planning familial, menstruation, grossesse, IVG, HIV…

Tout ce que le ciel permet

Les entretiens recueillis par Claire Simon tiennent plus de la partition chantée que de la continuité dialoguée tant leur dramaturgie est concentrée, intense. C’est pourquoi Les bureaux de Dieu n’usurpe pas l’appellation d’œuvre chorale. Mieux, la hisse au plus haut comme ce planning familial situé au dernier étage d’un immeuble. Point culminant qui contemple l’agitation de la capitale et aimante ses confidences les plus enfouies.

La formidable idée de cette oeuvre est la répartition de son casting. Les écoutantes, comédiennes confirmées, accueillent les femmes en difficulté incarnées par des non professionnelles. Toutes ont mémorisé un flot de répliques très « langage parlé » puisque chaque entretien est filmé en plan séquence d’une précision époustouflante. Va et vient d’une caméra qui court vers le visage de l’écoutante sur lequel les mots confiés résonnent encore plus fort, et captent sur le vif les émotions des écoutées.

Par ce procédé de mise en scène, Claire Simon – expérience théâtrale oblige ?…- met en valeur l’essence du jeu de l’acteur qui repose non sur la justesse de la parole (il est possible de jouer vrai en parlant faux), mais sur la qualité de l’écoute.
Doté d’une lumière limpide et de cadrages à la juste distance, le film offre une grande leçon de cinéma en magnifiant le hors champ. Ce contre point souterrain, profond, essentiel sans qui le montré des images ne serait rien.

Sacrées salopes

Nathalie Baye, Nicole Garcia, Béatrice Dalle, Isabelle Carré, Rachida Brakni, Anne Alvaro, Marie Laforêt, Lolita Chammah nous font vivre une expérience unique. Fortes de leur technique d’actrice de cinéma, elles enrobent leurs partenaires de leur expérience comme les femmes des plannings familiaux face à leurs interlocutrices. Il faut voir Nathalie Baye – impériale – spéculum à la main et expliquant le déroulement d’une consultation gynécologique à des adolescentes intimidées.

En 1971, trois cent quarante-trois salopes avortées illégalement signent un manifeste en faveur de l’interruption volontaire de grossesse.
En 2008, il faut rajouter à cette liste toutes les femmes qui ont participé à cette aventure cinématographique. Belles du Seigneur qui ouvrent les bureaux de Dieu dont les voies toujours impénétrables cherchent plus que jamais la libération sexuelle à travers l’obscurantisme de l’ignorance.

Claire Simon signe non seulement un film d’une grande beauté, mais une œuvre d’utilité publique qui devrait être remboursée par la sécurité sociale à celles et à ceux qui verront cette ode aux femmes. Ni putes, ni soumises, mais définitivement salopes et fières de l’être !

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