En 1978, alors que la dictature de Pinochet sévit à Santiago du Chili, Raùl Peralta se produit le samedi soir dans un bouge au fin fond d’une banlieue.
Pseudo danseur à la tête d’une troupe d’amateurs, cinquante ans, presque analphabète, un profil d’aigle sans majesté sur un corps efflanqué, Raùl s’embrase pour le disco. Ou plus plutôt idolâtre Tony Manero, le personnage incarné par John Travolta dans La fièvre du samedi soir / Saturday night fever de John Badham.
Double improbable, Raùl affirme sa toute puissance quand il se déhanche raide sur les choeurs eunuques des Bee Gees.

Cette hégémonie déborde, écrase toute humanité quand Peralta ambitionne de devenir le Travolta du Chili lors d’un concours de sosies télévisé.

John Travolta Raùl Peralta : même combat !

Tony Manero, prix du meilleur long métrage et du meilleur acteur au Festival du Film de Turin 2008, est une œuvre radicale, implacable qui enserre le spectateur dans un étau malgré toute absence de suspense.La caméra, œil qui nous oblige à regarder ce que nous ne voudrions pas voir, fait plus que suivre le protagoniste. Elle le colle à la peau. Si près que certains plans perdent leur point et deviennent flous. Identité vacillante, raison qui tangue ?…
Non, à l’inverse d’un Luis Bunuel ou d’un Pier Paolo Pasolini, Pablo Larrain ne s’encombre pas de symboles. A la lisière de la pornographie, le cinéaste traque son personnage pendant la semaine qui précède le show TV en le filmant à l’épaule, en oubliant la justesse des raccords dans un style résolument « do-cru-mentaire ».

Ce parti pris artistique fait preuve d’une totale et d’une glaçante réussite. C’est en auscultant son anti-héros que le film rend le mieux compte de l’atmosphère de Santiago du Chili pendant les seventies. Les artères fantomatiques arpentées par des convois militaires. À l’affût de la moindre délation, les façades crasses des maisons semblent posséder des yeux et des oreilles. Cette misère, cette désolation sont délimitées par les murs des rues que rase Raùl. Même dans un terrain vague, face au protagoniste ou à ses côtés, se dresse un obstacle comme un barrage, un empêchement.Ces périmètres étouffants influencent l’espace-temps du film. Raùl ne vit pas au jour le jour, mais au rythme de sa descente aux enfers. Issu de la frange sociale la plus défavorisée, étanche à la souffrance imposée par la dictature, Peralta fait régner la terreur dans sa troupe, séduit encore les femmes alors qu’il bande mou, défèque froidement sur le costume d’un concurrent, pousse l’amoralité jusqu’aux crimes pour parvenir à ses fins.

Toutes les scènes de meurtres, filmées hors champ, frôlent l’effroi tant elles soulignent le mutisme psychotique du personnage. Se teintent d’humour noir quand Raùl assassine le projectionniste d’un cinéma parce qu’il remplace La fièvre du samedi soir par Grease de Randal Kleiser, autre comédie musicale tournée par Travolta. Elles atteignent enfin l’abject lorsque la police chilienne perquisitionne le dancing. Peralta se cache alors dans un cagibi sous l’escalier.
Pendant, cette séquence, il ne cesse de sortir de sa cachette et d’y retourner comme dans une pièce de boulevard. Déplacements renvoyant le personnage à son petit théâtre veule et mégalomane.

Travolta + Pacino = Alfredo Castro

Il fallait un acteur immense pour interpréter sans honte l’archaïsme de Raùl Peralta. Alfredo Castro, homme de théâtre éminent au Chili et ancien assistant de Jorge Lavelli, Georges Lavaudant et Jacques Lassalle, endosse à la perfection l’absence de conscience et de scrupules de son personnage. Et surtout la source souterraine de son obsession : la fin de la jeunesse.

Alfredo Castro Al Pacino : même credo !

Pour rivaliser avec la crinière de Tony Manero, Raùl utilise de la gouache et se peint pitoyablement les cheveux en noir corbeau. À des milliers de lieues du physique de Travolta, Alfredo Castro ressemble soudain comme deux gouttes d’eau à Al Pacino.
La magie toc du strass disco se dilue et la galerie de perdants jadis incarnés par Pacino – Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg, Serpico de Sidney Lumet, Scarface de Brian De Palma… – apparaissent à la surface.

Raùl remportera-t-il le concours de sosie ?… Bien que les séquences du show télévisé à la Maritie et Gilbert Carpentier présenté par un Guy Lux sud américain brillent de mille feux, Peralta – perdant ou gagnant – ne pourra rien changer à son destin de Pinochet lilliputien accroché à son pouvoir de pacotille par le cinéma américain.Plus qu’un plaidoyer anti-impérialiste, Tony Manero traite de la réaction individuelle face aux tourments de l’Histoire. Si une dictature engendre des héros, des anomistes, des traîtres, elle sécrète aussi une masse grouillante et dangereuse. Raùl Peralta appartient à cette multitude qui respire aveuglément et s’acclimate sans état d’âme à l’air du temps. Un air vicié, tordu, inhumain.


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