31 août 1997. La princesse Diana meurt des suites d’un accident de voiture survenu sous le pont de l’Alma à Paris. Cette disparition plonge la planète dans la stupeur et la Grande-Bretagne dans un profond désarroi. Au château de Balmoral en Ecosse, Elizabeth II demeure silencieuse, distante, apparemment indifférente au chaos extérieur…

Le cinéma de Stephen Frears semble frémir à nouveau.
Plus conventionnel dans son traitement que par son sujet, The Queen n’atteint pas les sommets cyniques et pervers de Prick up your ears, de Dangerous liaisons et de son chef d’œuvre The grifters – produit par Martin Scorsese – thriller mafieux sur fond d’inceste qui se hisse en véritable tragédie shakespearienne.

Monarque en relief

The Queen regorge de pépites cinématographiques, et offre un analyse subtile sur la l’utilisation de l’image cinématographique et cathodique :

1) Lors de la première séquence du film, Elizabeth pose dans son château pour un peintre qui réalise un portrait de la reine très « establishment ».
Dans un premier temps, la comédienne offre son profil à l’artiste. Tourne la tête et toise de son regard souverain l’objectif de la caméra.


2) Avant l’épilogue de The Queen, des images d’archives télévisuelles montrent Lady Diana Spencer à l’air libre. La véritable princesse cadrée comme la fausse reine montre son profil. Puis, tourne la tête et regarde l’objectif en souriant.

Ces deux séquences qui se superposent comme un calque sont pourtant séparées par un abîme.

La première est organisée pour le cinéma. La succession de regards d’artistes posés sur l’actrice montre la quintessence de la création. Elle révèle que l’essence du « vrai » ne peut surgir que d’une mutiplication de prismes créatifs
volontairement subjectifs, inventés, donc mensongers.
Ces prismes
dus au scénariste, au metteur en scène, au chef opérateur et à l’ingénieur du son participent dans cette séquence d’ouverture à une réflexion complexe : celle d’exposer (et d’imposer) l’image empruntée d’une souveraine existante. Et pour parvenir à faire croire en une seule séquence qu’Helen Mirren est Elizabeth II, Stephen Frears la présente « en relief » :

1) au premier plan, à travers le portrait de traditon classique qui exprime la rigidité de la monarchie anglaise ;
2) en arrière plan, avec la découverte d’Helen Mirren qui prend mais prête aussi ses traits à Elizabeth II d’une façon plus que troublante.

Ce prologue d’une grande finesse – teintée aussi d’une dérision savoureusement anglo-saxonne – est bercé dans son immobilité par le son off d’une télévision qui symbolise :

– la palpitation frénétique du monde extérieur qui bientôt va annoncer la mort de Lady Di, et plus tard condamner le silence d’Elizabeth.
– l’arme médiatique dont s’est emparée la victime pour torpiller son ex-belle famille (comme un écho fantomatique, le visage de la Princesse de Galles apparaît pendant tout le film par petit écran interposé).

Le regard de la fausse Elizabeth, froid et un brun condescendant, et celui de velours de la véritable Diana empruntent le même chemin vers les yeux du spectateur.
Cinématographique, la premiere image est d’une grande noblesse alors qu’elle est totalement fabriquée. Elle s’empare de l’apparence d’une reine vivante et la livre à la vampirisation d’une comédienne : profession hérétique et bannie pendant des siècles.
Cathodique, la seconde image montre les traits d’une véritable Lady. Pourtant, son sourire fait froid dans le dos tant sa séduction semble avec le recul du temps aussi préméditée que vulgaire.

Entre les images d’un cinéma d’auteur et de cette télévision-là, The Queen affirme sans équivoque qu’il n’y a pas photo !
Reines régnantes

Ce « biopic » est un écrin digne d’Helen Mirren, l’électron libre et brut du cinéma anglo-saxon qui triomphe avec deux Golden Globe pour ses interprétations dans The Queen et dans l’excellente mini série Elizabeth I réalisée par Tom Hooper.


Dans une séquence du fim de Frears, la reine en panne de 4X4, se retrouve seule en rase campagne. Soudain, un cerf magnifique – le roi de la forêt – apparaît devant elle.
Elizabeth, à l’abri des regards extérieurs, lâche prise face à l’animal qui affiche sa superbe. Cette rencontre inattendue constitue en creux le climax du film. Il atteint son sommet lorsque la reine se permet enfin de pleurer.
Frears est alors un géant de la mise en scène car il filme Helen Mirren de dos. Et si nos yeux se brouillent avec les siens, c’est parce qu’au cinéma le plus émouvant est souvent suggéré…

Helen Mirren représente l’incarnation parfaite de la « reine régnante » au petit comme au grand écran. La reine régnante ne compose jamais, elle incarne son rôle comme l’actrice anglaise qui vole des gestes à Elizabeth II, mais demeure elle-même sous le costume et le masque.
Loin des souveraines romantiques vouées aux amours impossibles et aux morts sanglantes, la reine régnante gouverne de son plein droit à l’image. Et un seul de ses regards en gros plan fait baisser les yeux du spectateur tant il est intimidé par sa présence innée et son talent impérial qui s’aiguise au fil du temps.

Les reines régnantes inspirent particulièrement les créateurs qui se servent de leur grandeur toujours intacte pour mieux les lézarder intérieurement. C’est cet angle tendu entre leur statut indétrônable et leur friabilité interne qui donne à leur talent cet éclat unique, à la fois dominant et compassionnel.

Trois reines régnantes expriment à la perfection ce contraste lorsqu’elles confrontent leur aura aux ravages de l’alcoolisme :

Gena Rowlands alias Myrtle Gordon, star de la scène à Brodway en proie aux doutes et aux hallucinations dépressives, dans Opening night de John Cassavetes. Helen Mirren alias le Superintendant Jane Tennison, marmoréenne et brisée dans bon nombre d’épisodes de Supect n°1. Captivante série policière que seuls les Anglais savent concevoir et produire.
Catherine Deneuve
alias Marianne Mallivert, diamant noir fêlé dans Place Vendôme de Nicole Garcia.


Valérie Lemercier et Stephen Frears ont d’ailleurs soumis
Catherine Deneuve dans Palais royal ! et Helen Mirren dans The Queen au même protocole de la revue de presse à l’heure du petit-déjeuner. Troublante coïncidence, non ?


Prada’s Queen

Si Le diable s’habille en Prada réalisé par David Frankel offre peu d’intérêt cinématographique, peut-être fera-t-il date grâce à son interprète principale : Meryl Streep.
Autre reine de cinéma et fille spirituelle d’Ingrid Bergman, elle est la souveraine de l’humanisme tant elle gratifie chacun de ses rôles d’une empathie hors norme.

Lisse, hiératique, à des milliers de lieues de ce qu’elle représente, elle ne joue pas la redoutable rédactrice en chef de mode Miranda Priestly, elle l’EST totalement, sans jamais la juger ou la réduire à la caricature.
Alors qu’une autre comédienne aurait composé une « Fashion Cruella », Meryl
Streep l’incarne « à bras le cœur » avec grande dignité qui laisse filtrer les failles de son personnage.
La scène de larmes montrant la solitude de Miranda Priestly est à ce titre tout à fait inutile, mais ce produit des majors hollywoodiens est bien loin d’avoir la finesse de son actrice phare…