N’avez-vous jamais été bercé par la rythmique du pied-de-biche d’une machine à coudre ? Par la régularité de sa rythmique ? Par la rigueur de la trace du fil laissé derrière son passage ? Minuscule marteau piqueur musical entre les doigts d’une couturière… Si vous avez déjà caressé, plissé le tissu pour mieux le sculpter, vous comprendrez qu’Arthur, le petit tailleur, du haut de ses 25 ans, soit envoûté par la confection des vêtements.

Arthur est aussi agoraphobe. Chaque jour, il délaisse le métro et court, court à perdre haleine vers l’atelier du Grand Albert, son patron et mentor. Course contre la montre pour ce garçon fille qui rêve de haute couture. Course contre le temps pour ce vieux juif qui lègue son échoppe à l’apprenti car – saleté de maladie oblige ! – l’heure de se retirer des affaires et du monde a sonné. Mais pas question de s’appesantir sur l’ouvrage !

En plans fixes et blancs laiteux, comme si la craie du tailleur avait tapissé les murs, ce rescapé des camps et du maquis est aussi gai que Gepetto devant son Pinocchio.

 

Jeu d’aiguilles pour Grand Albert et Arthur Igual

 

Le soir tombe sur les toits de Paname, et un courant d’air magique happe le jeune homme. Arthur plante Grand Albert pour retrouver Sylvain, son copain. Ils courent, courent à perdre haleine vers le Théâtre de l’Odéon où se joue La Petite Catherine de Heilbronn, une pièce de Heinrich von Kleist. Son réalisateur nous confie en off d’une façon très godardienne : « Nous ne vous montrerons pas d’extrait de la pièce qu’il est allé voir parce que le théâtre, soit on y va, soit on n’y va pas ! ».

Nous retrouvons Arthur en équilibre sur les marches du parvis du théâtre comme sur le pont-levis d’un château de conte de fées. Il rencontre Marie-Julie, actrice de son état. Le jeune homme est terrassé par un coup de foudre. Marie-Julie, enfant gâtée des quartiers chics a fait souffrir des milliers de garçons,. Elle excelle dans l’égocentrisme et la perversité qui va souvent avec. Mais peut-il en être autrement ?… Élevée dans la soie comme la princesse au petit pois, il lui faut bien briser des cœurs histoire d’éprouver quelques émotions sur scène.

De fil en aiguille, de baiser en serment, Marie-Julie demande à Arthur de tout plaquer pour elle, donc de laisser tomber Grand Albert !

 

 

Arthur et Marie Julie : Arthur Igual et Léa Seydoux

 

Petit ailleurs

 

 

Arthur et Marie-Julie, c’est le Jean-Pierre Léaud de Truffaut qui rencontrerait la Anna Karina en négatif de Godard, tous deux baignés dans un noir et blanc sublime à la Garrel (Philippe, bien sûr !) signé par le chef opérateur Leo Hinstin.

 

Jean-Pierre Léaud, Anna Karina et Jean-Luc Godard

Ce moyen-métrage très « new nouvelle vague » fonce et s’enfonce dans la nuit entre la stridence des gémissements d’un violon et les hurlements des riffs d’une guitare électrique. À bout de souffle, le film fait aussi en filigrane un pied de nez à la période soi-disant bénie des Trente Glorieuses. Antoine Doinel avait alors les moyens d’éterniser son adolescence car les petits boulots poétiques ne manquaient pas. Aujourd’hui, Arthur et les désemparés des brasseries d’un Saint-Germain des Prés en quête d’un nouvel existentialisme, n’ont plus l’espérance d’un monde à refaire mais l’urgence d’une planète à sauver.

Quant à Marie-Julie/Léa Seydoux, vedette estampillée bobo, elle symbolise dans le film avec Louis Garrel et Lolita Chammah ces enfants héritiers du cinéma de papa ou de maman. Mais à part François Truffaut, délinquant devant l’éternel, tous les réalisateurs issus des Cahiers du cinéma n’étaient-ils pas eux aussi des fils de notables ?…

 

Après son court-métrage Mes copains, l’acteur fétiche de Christophe Honoré signe avec ce second passage derrière la caméra une échappée des plus belles. Celle du petit ailleurs d’Arthur écarté entre passion et « occu-passion ».

Marie-Julie parviendra-t-elle à lui passer la corde au cou avec un ruban de couturière ?… Pour le savoir, courez, courez à perdre haleine voir cette œuvre de 43 minutes. Son réalisateur y arbore le style le plus chic, celui du négligé élégant. Sur le plancher d’une chambre du Lutétia, palace où il semble impossible de s’aimer, une robe en piqué blanc gansé de noir griffée Lagerfeld flirte avec un pull masculin à la laine défraîchie. Le luxe de la légèreté comme parade à l’inéluctable désenchantement. N’est-ce pas là le paradoxe de nos existences ?…

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