« Les hommes ont des secrets, mais ils n’ont pas de mystère. »
 
 
 
Dans son enfance, Jean Cocteau regarde sa mère se préparer pour assister au théâtre. Fasciné, il contemple les broches scintillantes, les aigrettes délicates accrochées au velours rouge du vêtement identique à celui des rideaux de la salle de spectacle où Jeannot contracte « le mal rouge et or ». Soit une addiction incurable à l’art de la représentation.
 
Si Cocteau avait été hétéro, Bertrand Bonello aurait pu l’inviter à déambuler dans l’Apollonide, serre de nuit aux éclats de pacotille rouge et or où le temps, parce qu’il est tarifé, s’articule des chambres aux salons, se répète entre champagne et sperme, s’use en passe perpétuelle.
L’Apollonide : des coulisses à la scène
 
 
 
Dans ce bordel imaginaire qui fait le grand écart entre L’Origine du monde et Le Crépuscule des Dieux de la noblesse étouffée par la haute bourgeoisie de l’ère industrielle, ce n’est pas Jean Cocteau mais Gustave Courbet qui écarte grand les cuisses des filles. Le peintre observe le mystère enfoui au plus profond de leur sexe afin de repousser la pornographie onirique, mythologique tolérée à la fin du XIXe siècle, et d’imposer le réalisme.
 
La mise en scène du cinquième film de Bertrand Bonello, très « courbetienne », alimente son désir d’ellipse, sa volonté de non scénarisation d’une foule de détails sur le quotidien des bordels de la Belle Epoque. Pour contraster l’aridité quasi-clinique de ces informations, la maison close se montre comme une bulle sombre où flotte la symbolique du bestiaire de Luis Bunuel, la précision de la reconstitution de Luchino Visconti et la stylisation opiacée de Jean Cocteau.
 
Une panthère noire alanguie sur un sofa assiste à l’avènement de l’électricité et une lumière magnifique signée Josée Deshaies, se fait sur douze prostituées. Rondes et graciles. Laiteuses et mates. Choeur de corps entremêlés pour aguicher le client. Alignés pour son excitation. Eparpillés au gré de son fantasme. Rituel monotone des filles dites de joie.
 
 
 
Gustave Courbet
Le Désespéré (autoportrait vers 1844)
L’Origine du monde (1866)
 
Fric et freak
 
 
Voyeurs, passez votre chemin. Si les corps des belles de nuit se parent et se dénudent au son de Night in white satin des Moody Blues et de Bad girls de Lee Moses, les rapports se consomment hors champs. Les hommes, interprétés par des réalisateurs du cinéma français (Jacques Nolot, Xavier Beauvois, Louis-Do de Lenquesaing…), se tiennent à la périphérie de l’Apollonide. Silhouettes lookées à la Proust, amateurs des « amours de loin » chers à Bashung, ils demeurent à la lisière de la peau, de la chair du film car la maison close est avant tout une affaire de femmes.
Cons épinglés dans un écrin prison, incarnés par un casting féminin exceptionnel d’excellence et d’humilité sous l’autorité de deux réalisatrices : la voix off de Pascale Ferran et le corps omniprésent de Noémie Lvovsky, la mère maquerelle. Working girl qui organise l’élaboration de la passe, régente la fugacité du coït, rassérène le vide de l’après-jouissance.
 
 
 Alice Barnole sublime femme qui rit
 
 
Dans ce claque, un seul personnage cède au romanesque. Une pâle de jour surnommée La Juive. Entre prémonition, rêve et réalité, elle tâte du couteau d’un jeune homme cruel à la Pierre Clémenti chez Bunuel qui lui dessine deux balafres autour de la bouche. La Juive, figure héritière de Victor Hugo et du Joker de Batman, devient pour toujours La Femme qui rit.
Grimace exhibée à la clientèle. Rictus qui préfigure l’angoisse des coulisses du plaisir : les dettes des filles qui ne se remboursent jamais et les enferment pour toujours, la trouille de la chtouille lors de la visite du médecin aussi « nazissante » que les séances d’auscultation subie par La Vénus noirede Abdelatif Kechiche. Freak qui annonce la naissance du siècle le plus meurtrier, et avec lui, la chute de l’Apollonide.
 
 
 Catin sous influences
L’homme qui rit de Paul Leni (1927)
La Vénus noire de Abdelatif Kechiche (2009)
The Dark night de Christopher Nolan (2008)
 
 
Passe et impasse
 
Hélas, Bertand Bonello tire une balle dans la dernière partie de son film. Afsia Herzi couvre ses épaules d’un châle bariolé, et O Soave Fanciulla de Giacomo Puccini s’élève dans les airs. Ce lyrisme « coppolien » digne du Parrain 3, le volet le moins bon de la trilogie, condamne le film à une obligation de fiction. La pauvreté des rebondissements gâche le traitement flou du caractère des personnages, altère leur statut intemporel qui embrasse à la fois Ishtar la prostituée sacrée de Babylone et l’anonyme des pays de l’Est échouée aujourd’hui sur les périph’.
Les espaces de vie de la maison close subissent le même sort. Leur isolement s’efface au profit d’une géographie composée de couloirs et d’escaliers. Dédale qui brise l’identité éthérée des lieux. Est-ce pour cela que la Femme qui rit verse des larmes de foutre avant un final en numérique et en extérieur d’une illustration consternante ?…
 
 L’illusion de la liberté
Le Plaisir de Max Ophuls (1951)
L’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello (2011)
 
Pourtant, le film s’est déjà aventuré dehors. Le temps d’une échappée belle sur les bords de la Marne où Manet, Monet, Renoir père et fils avec leur appétit charnel, Maupassant et Ophuls avec leur indicible mélancolie sous des dehors pépiants, accompagnent les pensionnaires de l’Apollonide. Ce bol d’air, grand à défaut d’être libre, gonfle d’espoir la peau des demoiselles offerte aux caresses du soleil, au frisson du vent, au saisissement du fil de l’eau.
Sursaut de vitalité avant que ce vivier humain, d’une lassitude sans âge, ne replonge dans l’exercice du plus vieux métier du monde. Il y a belle lurette que les putains ne rêvent plus « de fougères, de foudres et de guerres à faire et à refaire*« .
 
* Madame rêve paroles de Alain Bashung

 The Lady of the corridor
Graham Dean (1990)
Retrouvez De la guerre, le quatrième long-métrage de Bertrand Bonello :
 
 
 
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