La beauté du diable entraîne qui la voit de trop près vers la folie à jamais. 

Françoise Hardy – La Beauté du diable

Affiche l'Inconnu du lacJusqu’à son long-métrage précédent Le Roi de l’évasion, Alain Guiraudie faisait battre la campagne des Causses à ses personnages. Créait un Tarn de western et de films d’aventure au désir galopant, à l’amour camarade, au sexe buissonnier. Inventait des figures de légende et des élixirs aphrodisiaques qui érigeaient le prolétariat en classe homosexuelle. L’Inconnu du lac, avec son unité de lieu, réfère au premier court-métrage du cinéaste : Les Héros sont immortels. Avec la rigueur de sa réalisation, il regarde du côté de Ce vieux rêve qui bouge, moyen métrage politico-sensuel inégalé dans sa filmographie jusqu’à ce sixième opus.

Alain Guiraudie abandonne la frénésie de la course-poursuite au profit du ralentissement de la prise de conscience. Il pose sa caméra et sa serviette au bord d’un lac. Se la joue caméo à la Hitch… cock à l’air pour la joyeuseté, fils d’argent sur la tête pour la mélancolie. En appelle aux rois du mélodrame, John M. Stahl et Douglas Sirk, pour s’interroger sur la nature des sentiments. Avec L’Inconnu du lac, l’artiste met à nu sa crise de maturité dans un huis clos. Il élabore un récit aux allures de conte de fées, érige un petit théâtre sous le soleil où flânent, se frôlent, s’embrassent, s’étreignent des mecs dans les fourrés. Des hommes à hommes. Des hommes à femmes qui font parfois sans.

Franck, trentenaire dont le corps sec et glabre retient l’adolescence, est la princesse en « mâle » de sensations. Il rencontre Henri, mateur au physique de gros crapaud. Toujours habillé, largué par son épouse, perpétuellement sur la touche, Henri regarde les garçons de loin. Ne rêve pas de « formes oblongues qui l’épinglent jusqu’au ciel » comme dans la chanson de Bashung, juste d’un partenariat viril sans sexe. Malgré ses rondeurs, ce bon génie ne fait pas le poids devant Michel, le grand méchant loup adepte du bareback qui surgit de la forêt. Belle bête à moustaches genre Tom Selleck période Magnum. Franck, en dépit des avertissements d’Henri, se jette dans les bras de Michel.

L'inconnu du lac

L'inconnu du lacPierre Deladonchamps & Christophe Paou

Sur les rives de la Garonne, dans Le Lieu du crime de André Téchiné, Nicolas Giraudi surprend des malfrats qui tentent de l’occire. Au bord du lac, Franck constate à son tour que l’amour peut devenir toxique, assassin. Des plans fixes d’une rare beauté, une bande son de nature dépourvue de musique réunissent ces deux œuvres d’attirance et de frayeur, composantes du dépucelage amoureux. Michel est-il La Barbe Bleue ? Franck fantasme-t-il ? Est-ce que ses frères gays du lieu de drague vont lui sauver la vie ?… La nuit qui tombe transforme la végétation, révèle sa sauvagerie. Et la fuite crépusculaire du héros prend des allures de Tropical Fantasy de Apichatpong Weerasethakul.

Alain Guiraudie filme les tourments de la passion avec la somptuosité d’un Douglas Sirk, d’un Rainer Werner Fassbinder, avec la précison littéraire d’un Eric Rohmer baignée d’une lumière très La Mort aux trousses. Ce grand amoureux de l’Histoire du cinéma s’offre des images en Scope où la beauté de la nature charrie des corps, des fesses, des couilles, des queues qui se donnent à ciel ouvert, avec crudité, sans fausse pudeur.
Tout conte de fées a sa morale. Celle de ce thriller érotique, métaphysique avec mendiants du cul et bourreaux des coeurs, questionne sur la légitimité artistique de l’exposition de chairs maigres, grasses, flasques, ridées. Sur la gratuité et la liberté de ces lieux de drague de plus en plus rares. Sur la reprise en main du sexe non par une poigne, une bouche ou un fion, mais par la société de consommation qui, avec sa dictature de l’érection immédiate, de la jouissance obligatoire, maltraite et noie l’hédonisme. Telles les eaux chatoyantes du lac meurtrier.

L’Inconnu du lac a obtenu le Prix de la mise en scène à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2013.