L’HOMME SANS BADGE
 » Et voilà. Il faut se lancer !  » clame avec une énergie non communicative la conductrice qui me conduit des hauteurs de Cannes vers la Croisette. Elle ne croit pas si bien dire. Je me sens comme une balle mal dirigée et qui va louper sa trajectoire à coup sûr. Sale intuition. Les rues de Cannes semblent charrier une foule qui grouille, enfle et déborde.
Je pense à la fable de la grenouille qui se prend pour un bœuf lorsque j’apprends que mon accréditation est introuvable. Mon ego déjà bien flétri est anéanti à l’idée de ne pas exister sur la planète Cannes. Un homme sans badge ici n’est rien !

Un rendez-vous me happe vers les sous-sols du Grand Palais pour assister à la cérémonie d’ouverture. On me tend le badge de quelqu’un d’autre – un certain Stéphane – qui me permet d’entrer dans le Saint des Saints.
Je marche au pas de charge dans un labyrinthe de couloirs. M’enfonce dans les sous-sols du bunker. Les tuyaux deviennent de plus en plus sombres. Je pense à la piscine turquoise de mon hôtel qui semble se jeter dans la Méditerranée. Un tableau de David Hockney me traverse le cerveau.

Peter getting out of Nick’s pool
David Hockney – 1966

Me voilà assis au milieu d’une équipe de télévision qui, comme à la messe, regarde un écran de télévision microscopique. La cérémonie d’ouverture du 61e festival commence quand un rédacteur en chef déboule dans la pièce. Il demande brutalement de baisser le son. Juste à côté, il mixe un sujet sur Sexe and the city qui, ironie du cinéma, n’est pas à Cannes.

Dans un murmure télévisuel, Sean Penn ignore le micro de Laurent Weil en lui tournant le dos, Natalie Portman ressemble de plus en plus à Carole Bouquet, Marjane Satrapi s’est gourrée de styliste, Edouard Baer prononce Apichaptong Weerasethakul sans écorcher une syllabe (personnellement, j’en suis resté à Chapi Chapong pas rasé pas cool).
Soudain, comme Philippe Katerine, le rédac chef donne l’accord de remonter le son. Claude Lanzmann ouvre le festival. C’est aussi lent que long et pas glamour pour un rond. Personne n’écoute vraiment sur l’écran. Ni dans la salle de rédaction. Et dans la rue ?…
On me donne un badge. Je ressors à l’air libre. Retrouve ma conductrice toujours enjouée :  » Alors, cette journée ? « .

Arrivé à l’hôtel, je me débarrasse de mon badge. Le regarde un instant. Je suis devenu Christophe. J’avance sur la terrasse. La nuit tombe sur un yacht au loin. La piscine s’illumine. Au fait, est-ce qu’il est mort David Hockney ?…

A bigger splash
David Hockney – 1967
J’AI UNE OUVERTURE

Ça y est ! Je l’ai vécue mon ouverture officielle du 61e Festival de cannes… À la MJC Picaud de Cannes… La Bocca !
Tout a commencé lors de l’obtention de mon badge livré avec ruban et surtout… avec retard ! Chouette, je peux enfin assister à la projo du film d’ouverture de La quinzaine des réalisateurs diffusé au Studio 13 – salle chiffre, j’aurais dû me méfier…
On me dit d’emblée que mon badge ne me permet pas d’entrer dans cette salle-là. Pourquoi ? Vu l’expression de mon interlocutrice qui me toise avec un air d’évidence, je préfère me taire. La toiseuse se ravise et, brave fille quand même, téléphone à la salle qui est en fait une Maison de la Jeunesse et de la Culture. Le Studio 13 très honoré de ma présence me délivre une invitation sur-le-champ. Mais elle est où cette MJC ? :

 » Tout près. À dix minutes du Palais ! « .

 

La Nikki Beach désertée

 

Comme je ne suis pas quelqu’un de très important, je ne cours pas dans tous les sens sur La Croisette. Mais j’ai quand même un passe pour la Nikki Beach !
Une musique tonitruante m’enveloppe sous la tente de ce morceau de sable au patronyme qui promet du sexe un brin vulgos. Tous les hommes sont très vieux ou très jeunes, mais tous très très bronzés. Les femmes, elles, ont la couleur et la coupe de Michèle Torr. Et aussi des pantalons blancs qui recouvrent leurs fesses avec string un peu tristes d’être molles. Je me sens tout pâle avec mes cheveux plus sel que poivre et mon caleçon qui moule mon derrière.
Je me lève. Manque de tomber entre les seins d’une blonde au décolleté de satin vertigineux où brille une plaque de métal VIP avec ruban doré. Le Gold des badges ! Un vent méditerranéen souffle sur le satin. Découvre un mamelon délicat, presque asiatique pour cette créature gigantesquement nordique. Elle glousse. Je m’esquive. Je ne suis pas sexuellement compatible.

 » Mais elle est où cette putain d’MJC ?… ».
Je marche de plus en plus vite. Cannes semble s’agrandir, s’élargir, devenir Los Angeles. Une ville hostile au marcheur ! Je demande mon chemin. La ville s’étire de plus en plus. Il pleut. J’halète, me dissous, me transforme en serpillière. J’attrape un bus. Ouf, j’arrive à temps à la MJC.

Les sections parallèles…

Dans la salle, des retraités et des babas cools m’entourent. C’est une salle exclusivement réservée aux non professionnels. Tous reluquent mon badge. Certains avec dégoût, d’autres avec envie. Sur une scène avec des rideaux en lambeaux et un plancher sexa comme Indiana Jones, des sommités locales n’en finissent pas d’annoncer l’ouverture du festival de La MJC !

… à la MJC de Cannes La Bocca


Merde, je vais rater mon bus, puis la navette qui me conduit à l’hôtel. Je m’imagine perdu dans Cannes la nuit. Un gang cacochyme me poursuit. M’attaque. Me pique mon badge !
Malgré mon angoisse, j’ai vu le film d’ouverture. Je cours à toute vitesse. Hèle un bus, un taxi. Ils me filent sous le nez comme s’ils me reprochaient ma présence au festival. Un miracle me fait attraper la dernière navette.

La conductrice : «  Alors, cette journée ?… « .
Mon badge scintille à la lumière des phares. La conductrice est plus enjouée que jamais, mais il me semble lire sur ses lèvres :
 » Allons, Benoit. Tu l’as ton badge. Tu l’a vu ton film. Alors, reprends-toi. Sois, un homme. Tu es à Cannes, bordel ! ».

Speci-man
de la Nikki Beach