Les montagnes ne vivent que de l’amour des hommes.

Gaston Rébuffat

le-voyage-aux-pyrenees-larieu-daroussin-azemaVoilà un film qui (se) pose des questions. Et à chaque réponse obtenue, il s’ouvre comme une boîte sur une nouvelle interrogation. Ce cinquième long métrage de Jean-Marie et Arnaud Larrieu est donc une oeuvre gigogne. Débridée, foutraque en apparence. En profondeur, une réflexion savamment pensée et organisée sur la résistance du désir. Après Un homme un vrai qui traitait de la structuration d’un couple, puis Peindre ou faire l’amour de la renaissance du plaisir, Le Voyage aux Pyrénées s’intéresse à un homme et à une femme matures. Toujours aimants, mais plus amants. Avant de faire éclater la résistance de leur désir dans un climax jouissif où les protagonistes se mettent littéralement à la place de l’autre, les frères Larrieu réfléchissent, comme Diderot il y a deux siècles et demi, sur le paradoxe du comédien.

Alexandre Dard et Aurore Lalu, deux acteurs célèbres, partent en vacances sous le pseudo de M. et Mme Go. Ou plutôt, comme au XIXe siècle, ils entreprennent une cure à l’air pur. Non pour soigner une tuberculose, mais la crise aigue de nymphomanie d’Aurore.
Qu’arrive-t-il à deux comédiens connus lorsqu’ils prennent du repos ?… Eh bien, ils sont reconnus ! À partir de constat qui condamne l’acteur à toujours refléter sa propre image et à jouer son rôle sans répit, les deux héros vont quitter leur village de vacances (le public, les journalistes, c’est-à-dire la société) pour se retrouver face à eux-mêmes au cœur des massifs rocheux. Que va-t-il résulter de cet isolement ?… Les Larrieu s’amusent à titiller la libido des personnages dont l’artificialité est le métier au cœur du naturel absolu : la montagne.

Deux territoires psychiques se conjuguent alors pour chambouler la sexualité de Dard et d’Alu :

Le territoire animal symbolisé par un ours qui fait le grand écart entre le Teddy bear et le terrible mammifère prédateur ainsi que la femme sauvage. Figures érotiques issues des légendes pyrénéennes. Toutes deux sont regardées à travers le prisme de l’enfance où se mêlent la peur, mais aussi l’envie de transcender cette anticipation (plusieurs sauts dans le vide ponctuent le film) pour mieux goûter aux fantasmes.

Le territoire mystique symbolisé par le ciel et les sommets. Les vallées boisées et enfouies entre l’écart des pentes font penser à L’origine du monde de Gustave Courbet. Les sources fertiles qui jaillissent comme par magie au son des chants religieux mystifient avec malice le grand mystère humain qu’est celui du comédien face à l’énigme monumentale de la nature. Ici, une mer de pierres.

Dans ta peau

Les Larrieu soutiennent leur propos déjanté par une réalisation experte où les hommes et les sommets se retrouvent dans le même cadre grâce à des contre-plongées issues sans nul doute de réflexions d’alpinistes. Au fil des rebondissements en avalanche, l’absurde et la loufoquerie ne cessent de s’emparer du scénario. Au détour d’un pic phallique, un ours qui rend hommage à La règle du jeu de Jean Renoir et à La bête de Walerian Borowczyk apparaît très humain. L’électricité d’un coup de foudre montagnard condamne Dard et Lalu à l’analyse du rapport de l’âme et du corps et les force à redécouvrir leur anatomie d’une façon quasi-adolescente. Enfin, prenant à bras le corps leurs personnages, Sabine Azéma campe une actrice aux cheveux en flammes et à la peau brûlante. Quant à Jean-Pierre Darroussin qui ne cesse d’être comparé à André Dussolier, il interprète un comédien assez embarrassé avec son dard.

Le voyage aux Pyrénées est un film escarpé, vertigineux qui donne le Tibétain comme langue officielle aux Pyrénées et refile l’Occitan aux cantiques. Une oeuvre nympho-trip et trans-genre qui ressemble à une randonnée en montagne où le paysage ne cesse d’évoluer. À l’image de nos vies amoureuses et de cette carte du tendre géo-cinématographique. Comme il est bon de s’y perdre !


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