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En 1984, Manu (Johan Libéreau) arrive à Paris où il partage une chambre d’hôtel avec Julie (Julie Depardieu), sa sœur cantatrice.
Dans un lieu de drague, il rencontre Adrien, un médecin (Manuel Blanc) qui lui présente un couple d’amis : Sarah, une romancière (Emmanuelle Béart) et Mehdi, un inspecteur de police (Sami Bouajila).
Deux événements inattendus bouleversent l’existence de Manu : une aventure sexuelle avec Mehdi et la contraction du Sida, une étrange maladie considérée alors comme une peste honteuse.

Avoir rendez-vous avec une nouvelle œuvre d’André Téchiné – l’un des cinéastes le plus personnel, le plus brillant et le plus inspiré du cinéma français – provoque toujours une émotion particulière.

Un peu comme un professeur qui attend avec impatience les devoirs d’un élève surdoué, dès les premières images du générique notre cœur se serre plus fort. Si la copie est moyenne, elle est toujours intrigante car marquée par le sceau d’une sensibilité unique. Si la copie excelle, alors nous avons rendez-vous avec un moment de pur et de grand cinéma.

C’est le cas avec Les témoins qui sans nul doute fera date dans la filmographie du réalisateur tant ce film a toutes les composantes du chef-d’œuvre : une mise en scène d’une dextérité à couper le souffle, un scénario romanesque et historique (les premières années foudroyantes du Sida) et une distribution aussi talentueuse qu’harmonieuse.

Comme des voleurs

Dès les premières séquences des Témoins, nous retrouvons certaines clefs du monde de Téchiné. Un hôtel modeste comme celui d’Hôtel des Amériques, un jeune provincial qui débarque à Paris comme dans J’embrasse pas, l’arrivée intempestive d’un frère comme dans Alice et Martin et aussi l’éclat de la Méditerranée, identique à celle des Innocents.


Mais s’il faut rapprocher Les témoins à un film antérieur du cinéaste, c’est du côté kaléidoscopique des Voleurs qu’il faut regarder. Les mouvements à la fois fluides et heurtés de la caméra alliés à la nervosité du montage accentuent les rencontres accidentelles entre les différents caractères.
Ce télescopage social et culturel symbolise les courants de vie qui circulent avec frénésie avant qu’une maladie inconnue et mortelle ne les paralyse net dans leur élan.

Comme dans Les voleurs, la multiplicité des personnages principaux, leurs frôlements, leurs courts-circuits tissent une histoire aux trames aussi diverses que denses.
Là où Les voleurs puisait sa force dans une sécheresse désespérée et anthropophage (Juliette, incarnée par Laurence Côte « dévorait » tous les protagonistes qui la désiraient pour se construire), Les témoins avance trompeusement d’une façon moins plombée – cette impression est renforcée par le thème récurrent de Philippe Sarde, fidèle musicien du réalisateur – et ce, grâce au personnage de Manu. Insolent de jeunesse, il vampirise inconsciemment son entourage alors que c’est lui que le Sida va cannibaliser.

Le contexte historique des années quatre-vingt apporte au récit un lyrisme qui n’est pas sans rappeler celui du Lieu du crime, œuvre à redécouvrir de Téchiné. Là où les éléments naturels épousaient le tourment inconsciemment incestueux – donc maternel – de son héroïne Lily (inoubliable et rosselinienne Catherine Deneuve), ici c’est la découverte de la maladie qui humanise tous les personnages. C’est-à-dire qu’elle leur offre un éventail d’émotions complexes, de la plus à la moins flatteuse.

Parce que « la vie bouge, gravite et change de centre » comme l’affirme Sarah, Les témoins – véritable partition – offre une œuvre d’une ampleur et d’une densité quasi-symphonique qui évolue vers des zones mouvantes à chaque séquence.

Qui adore dévore

Au début du film, Manu débarque à l’improviste dans la chambre d’hôtel qu’occupe sa sœur Julie. Il mange ainsi son espace, et par sa fougue souriante éclipse son aînée plus réservée.
Manu, dans un lieu de drague, rencontre Adrien un médecin quinquagénaire qui se laisse dévorer par les sentiments – non réciproques – qu’il porte au jeune homme.
Adrien le présente à Sarah et Mehdi. Le jeune homme et le flic vivent alors une passion sexuelle dans laquelle l’un et l’autre se pénètrent corps et âmes.
Après le décès de Manu – avalé en quelques mois par le Sida -, Sarah se nourrit de cette tranche de vie(s) et de mort. Elle parvient enfin à écrire son premier roman.

Cette succession d’appétits gigognes et circulaires fait d’André Téchiné – tant par l’élégance formelle que par la cohérence de ses vingt et un films à ce jour – un digne descendant de Max Ophuls qui lui-même avait créé son propre langage de cinéma en s’inspirant de l’univers quasi-codé d’Ernst Lubitsch.
Cette généalogie artistique a un point commun : sa formidable retranscription en images du mouvement palpitant de la vie.
Fort de l’adage de François Truffaut « Un film c’est un scénario contrarié par un tournage contrarié par un montage« , André Téchiné prend grand soin de ne jamais dévoiler et enfermer l’aspect insaisissable de chacun de ses personnages.

Anti-psychologique à l’extrême, son cinéma désire ne montrer – comme un iceberg – que la partie visible d’un caractère. Quitte à gommer totalement cet aspect au profit d’un autre si le récit ou la réalisation l’impose peu après. Et c’est le contraste des trajets à la fois obsessionnels et somnambuliques qu’empruntent les héros de ses scénarios – louons ici Laurent Guyot et Viviane Zingg, les co-auteurs du réalisateur – qui offre un traitement si romanesque ponctué de rebondissements réalistes et vibrants.

À la vie à la mort

Le sujet historique des Témoins écartèle si fort le film entre la vie et la mort qu’il le hisse à l’universel. Rarement dans une œuvre de cinéma, la naissance et le déclin se regardent d’une façon aussi frontale, aussi intime.
La séquence du sauvetage de Manu par Mehdi constitue un parfait exemple de cette dualité constante.

Mehdi, lors d’un pique-nique au bord de la Méditerranée en compagnie de Sarah, d’Adrien et de Manu, va se baigner. Manu le rejoint.
Les deux hommes nagent. La froideur de l’eau provoque une crampe chez Manu qui coule à pic. Mehdi plonge. Ramène le jeune homme inconscient au bord des flots. Lui fait du bouche-à-bouche. Manu reprend conscience. Crache l’eau de ses poumons.

C’est dans un contexte paradoxal que naît l’un des principaux anneaux dramatiques du film : la rencontre entre Manu et Mehdi.

– La séquence du sauvetage au regard de la vie :

Mehdi prend physiquement conscience de son désir pour Manu dans cette atmosphère liquide, quasi-amniotique. Il confie plus tard à Sarah qu’il a bandé en ramenant dans ses bras le jeune homme sur le rivage.
La mer Méditerranée – symbole puissamment féminin – et l’évocation par les mots d’un pénis en érection forment les composantes sexuelles nécessaires à une naissance : celle de la passion qui unit les deux hommes.
Cette relation a besoin pour éclore de franchir – métaphore de la pulvérisation des barrières mentales – les épreuves de la mer et du ciel (Manu se sent mal dans l’eau et aussi dans les airs lors du tour en avion que lui offre Mehdi). C’est sur terre – dans un champ, périmètre bien concret du désir – que les deux hommes finissent par s’unir physiquement.

– La séquence du sauvetage au regard de la mort :

Si l’eau est synonyme de vie, elle peut aussi détruire en noyant, en engloutissant. C’est le cas ici. Le malaise de Manu annonce comme une prémonition la vulnérabilité du jeune homme face à la déferlante du Sida.
D’une façon cinématographique, Manu qui coule à pic est déjà aspiré par la mort. Et avant que le flic ne lui fasse du bouche-à-bouche, la pâleur et la maigreur du jeune homme montrent l’aspect d’un « Bel au bois mourant ».

Force de caractères

À l’instar des Voleurs où le cœur de Juliette battait pour un flic (Daniel Auteuil) et sa professeur de philosophie (Catherine Deneuve), Manu dans Les témoins suscite la convoitise d’Adrien et de Mehdi qui vont devenir rivaux.
Chacun d’entre eux représente un archétype de pouvoir dans la société. Celui de la médecine et celui de la loi, particulièrement investis de mission(s) lors de l’invasion du Sida.

Adrien, quinquagénaire au physique ingrat, aime Manu sans retour. Terrassé par la souffrance lorsqu’il apprend sa liaison avec Mehdi, il « récupère » le jeune homme séropositif. Adrien se lance alors à fond dans la recherche des origines du Sida et dans son rôle de garde-malade.
Avec une tendance anomique certaine, il se cache derrière le savoir de la science pour régler ses comptes (avec Mehdi), laisser transpirer sa frustration amoureuse (avec Sarah et Manu), mais aussi fait preuve d’une bonté sincère (avec Julie).

Quant à Mehdi, après s’être fait pénétrer physiquement par Manu, il lance à son jeune amant « Je l’ai fait pour toi« , et plus tard « Je peux plus me passer de toi« .
Son investissement dans cette relation et la découverte de Manu diminué par la maladie fragilisent l’inspecteur. Mais il dissimule son désarroi derrière son masque social de flic. Ce masque est le plus épais lors de la descente de police qu’il dirige dans l’hôtel qu’occupe Julie. Dans cette séquence musclée tournée comme un film de guerre, il expulse les clients avec son arme.
Cet acte violent symbolise, dans les années quatre-vingt, la fermeture légale des backrooms, des hôtels de passe et autres lieux de plaisir. Il souligne aussi le renforcement d’un puritanisme galopant.

Sarah et Manu, les deux caractères féminins, sont eux du côté de la création.
Sarah écrit des contes pour enfants alors qu’elle est tout à fait incapable de s’occuper de son bébé. Elle tente désespérément d’écrire un roman pour adulte. Lorsque la jeune femme évoque ses tentatives littéraires aussi douloureuses qu’infructueuses, elle parle des affres de l’art.
Pour Julie, cantatrice, c’est tout le contraire. Concrète, elle se compare à une sportive qui doit muscler sa voix coûte que coûte.
Manu les « traverse » avec plus de bonheur qu’Adrien et Mehdi puisque son passage apporte à la première l’inspiration. À la seconde, le courage de partir chanter à l’étranger « pour deux ».

Film de guerre

Des moments d’une rare fulgurance ponctuent cette œuvre indispensable d’André Téchiné. Toujours exaltants, ils apportent par petites touches à chacun des personnages ce plein de vie dont Les témoins regorge :

Sarah (avec Jacques Rivette, Emmanuelle Béart trouve là un metteur en scène adapté à sa dimension émotionnelle) : Le générique du début est doté d’un montage haché. Il montre la romancière dans la frénésie de son inspiration.
Les lettres rouges qui se succèdent alors à l’écran évoquent la passion des sentiments, le sang contaminé. Mais aussi par leur type de caractère les valeurs seventies de Sarah (l’amour libre, l’absence d’exclusivité, de jalousie…). Valeurs balayées bientôt par le Sida.

Adrien (formidable Michel Blanc, si crédible en homosexuel empêtré dans un physique ingrat) : Lorsque le médecin rencontre Manu dans un jardin/lieu de drague, le jeune provincial qui veut rejoindre des hommes dans un buisson lui confie son blouson. Décontenancé, le médecin l’attend, assis sur un banc. Dans ses bras, le vêtement – la dépouille déjà – de Manu.

Manu (Johan Libéreau, aussi direct que solaire) : Quand il avance pour la dernière fois dans le jardin où il a rencontré Adrien, il est maquillé afin de dissimuler ses sarcomes de Kaposi. Pâle comme un vampire, il n’est que l’ombre de lui-même lorsqu’il avance vers des dragueurs dans un tunnel.
Celui-ci vire alors au blanc incandescent et les chuchotements des hommes se transforment en voix qui s’amplifient dans un murmure hors du temps, celui de l’au-delà.

Mehdi (inutile de rappeler qu’une fois encore Sami Bouajila est un immense acteur) : Au trois quarts du film, un travelling accompagne le flic dans un jogging effréné. Mehdi fuit-il sa frayeur du Sida ? Ses souvenirs avec Manu ? Ou alors avance-t-il comme une flèche selon son tempérament viril et volontaire ?…
Son souffle et sa cadence illustrent parfaitement sa peur panique dans cette histoire où la mort ne cesse de tourbillonner.

Julie (belle, généreuse et indispensable Julie Depardieu) : La dernière fois que l’on voit la sœur de Manu dans le film, elle interprète l’air de l’Ho perduta des Noces de Figaro de Mozart.
Julie est alors une Barberine qui avance dans la nuit, et trouve son chemin grâce à la lumière faible d’une lampe.

À ce moment-là, hébétés tant nous sommes bouleversés, une boule d’émotion noue notre ventre et notre gorge. Fait remonter à la surface les visages de relations, d’ami(e)s et d’amant(e)s disparu(e)s dans les années quatre-vingt.
Combien de noms et d’adresses avons-nous rageusement rayés sur les agendas lors de cette véritable hécatombe (et la guerre n’est pas terminée car le Sida est toujours aussi meurtrier) ? Comme un déporté rescapé, on se demande pourquoi on a échappé à ce destin funeste alors que tant d’autres ont disparu ?
Et l’on se dit – à l’image des Témoins – que le turquoise de la Méditerranée continue d’aveugler en été. Que les phares des bateaux-mouches offrent toujours des tapis de diamants flottants aux eaux de la Seine. Qu’André Téchiné continue de filmer. Et ça, c’est bien.