À la fin du XIXe siècle, la période est friande d’histoires d’abandon d’enfant : Les deux orphelines de Adolphe Dennery et Eugène Cormon, Sans famille de Hector Malot, Le Bossu de Paul Féval…

Drames aussi mélos que rocambolesques. Tristes sorts s’acharnant sans répit sur de jeunes âmes infortunées. Retrouvailles lacrymales après mille et un traquenards de l’existence.

 

Première décennie du XXIe siècle. Un soir d’hiver enveloppe une banlieue romaine. Une femme à la chevelure écarlate appelle : « Hercule, Hercule ! ». Elle avance, cherche, râle, se retrouve dans un parc entouré de tours HLM. Sur une balançoire est posée une petite fille d’à peine deux ans vêtue d’une doudoune rose. Dans sa poche, un mot de sa mère promettant de venir la chercher un jour ou l’autre. À priori, plutôt l’autre que l’un.

Asia et Patty

 

 

Patty, artiste de cirque aux cheveux de flammes, emporte Asia dans sa caravane. Et quand Hercule, le chien noir, revient au bercail telle la Pomponnette de Pagnol, elle l’engueule copieusement !

 

 

La belle idée de cette première fiction des documentaristes italo-autrichiens Tizza Covi et Rainer Frimmel est d’allier le phénomène d’abandon d’enfant recrudescent en Italie à l’univers du cirque. Pas celui des Barnum, des Gruss ou des Bouglione. Non, le monde modeste d’une poignée de gens du voyage dont le campement s’est immobilisé pendant l’hiver dans la boue d’un camping dardennien digne de Rosetta.

 

 

Made in Italy

 

 

Autour de La Pivellina – « petite ignorante » en italien, et par extension celle dont on ne sait rien – trois figures aimantes : Walter le clown allemand, débrouillard, le cœur maquillé de pudeur et les pieds sur terre ; Tairo l’ado de la roulotte d’à côté à la fois baby-sitter et grand frère ; Patty clone d’Anna Magnani tout droit sortie de La Strada.

La strada

Anthony Quinn et Giulietta Masina

Cette actrice non professionnelle trimballe avec elle un parfum cinématographique puissamment italien. Fellinien bien sûr, mais aussi néoréaliste, et tout particulièrement rossellinien. Souvenez-vous de Rome ville ouverte et Allemagne année zéro où les bambins payent les pots cassés de la misère…

 

 

À mille lieues des cartes postales à la Wyler de Vacances romaines, ce filmnous entraîne dans une banlieue désertée par les flux touristiques, assombrie par un crachin persistant. Seules les couleurs primaires des graffitis et de la fête foraine s’accordent au rouge vif des cheveux de Patty.

 

Mère frustrée et modèle d’humanité, la saltimbanque en butte au pragmatisme de Walter qui voit en Asia une bouche de plus à nourrir, émeut dans sa volonté d’apporter le bonheur à une fillette délaissée, quitte à transformer son geste salvateur en acte illégal : un enlèvement d’enfant.

 

Femmes et mères, mères et femmes

Anna Magnani (Bellissima), Sophia Loren (La ciociara)

Valeria Golino (Respiro)

Cet élan vital profondément transalpin dans sa façon d’envisager la maternité, fait remonter à la surface les grandes figures nourricières du cinéma italien. Le personnage de Patty englobe Anna Magnani la matrone à la rude tendresse, Valeria Golino à la sensualité féconde sans oublier Sophia Loren, la génitrice échevelée flamboyante.

 

 

Définitivement provisoire

 

 

Avec sa mise en scène subtile et ses plans séquences délicats tournés caméra à l’épaule, cette fiction aux allures de documentaire montre un certain aspect clanique de l’italianité : l’amour inconditionnel des enfants, la chaleur humaine nichée dans les gestes du quotidien, l’attention portée à leurs moindres détails.

Walter apprend de nouveaux tours à ses animaux, Tairo partage son pain et sa pizza avec Asia, Patty s’efforce d’enseigner à l’adolescent l’histoire nationale. Elle lui fait visiter un musée de cire où ils croisent Mussolini aux traits durs et au teint olivâtre, mais aussi Léonard de Vinci majestueux avec une barbe longue et blanche digne de celle de Dieu.

 

Asia, Tairo et Walter

Imprégnés de cette tradition latine de la famille, Patty, Walter, Tairo et Asia forment une entité marginale, recomposée, où l’esprit de partage et de transmission tient la place essentielle. Au fil de ces petits riens généreux mis bout à bout, le spectateur partage avec Asia une parenthèse enchantée, une part de chance providentielle arrachée à la fatalité.

 

La caméra de Tizza Covi et Rainer Frimmel apprivoise Asia Crippa avec une grâce et une émotion époustouflantes, saisit sans pathos ni mièvrerie le meilleur des improvisations de Patrizia Gerard, Walter Saabel et Tairo Caroli. Et tous ces moments qui semblent volés tant ils sont sensibles, impriment sur la pellicule l’essence du paradoxe de nos existences : la lutte perpétuelle entre le définitif et le provisoire.

Au fil des festivals, La Pivellina a remporté :

Festival de Cannes – Quinzaine des Réalisateurs / Prix Label Europe Cinéma

Festival du Cinéma italien d’Annecy / Prix spécial du jury & Prix d’interprétation féminine

Festival international du Nouveau Cinéma de Pasaro – Italie / Prix du meilleur film

Festival du Premier Plan d’Angers / Grand Prix du jury long-métrage européen

 

 

Vous pouvez retrouver cet article sur

www.ecrannoir.fr