Quatre êtres humains se rencontrent brutalement pendant la nuit du 24 décembre. Helly, une jeune mère paumée qui tente de récupérer la garde de son fils croise la route de Didier, un chauffeur de taxi énigmatique. Puis celle de Marie, une jeune fille aisée désemparée. Une étrange virée nocturne les conduit jusqu’à Chris, un batteur de jazz sous pression. Tous verront leur destin basculer. Certains jusqu’à la brisure, la mort…Cinéma d’acteur
Les films réalisés par des comédiens constituent un genre cinématographique à part entière. Même maladroits dans leur propos, ils s’avèrent touchants, attachants car ils témoignent souvent d’une sincérité sans fard. Cette expression singulière dépourvue de calque (celui du réalisateur qui accompagne le comédien jusqu’à la caméra) puise sa résonance dans l’instinct inné du plateau que possède l’acteur. Instinct parfois plus aigu que celui de certains cinéastes réfugiés derrière le combo, donc isolés de l’aire de jeu lors des prises de vue…
Après avoir réalisé en l’an 2000 le court métrage De retour, Jalil Lespert endosse les bottes de sept lieues, enfile un costard XXL avec son premier film long 24 mesures. Il confie à propos de l’écriture du scénario :
J’ai travaillé à quatre mains avec un ami écrivain, remarquablement doué, Yann Apperry. Son univers est totalement différent du mien, mais il a un sens exceptionnel de la dramaturgie. Nous avons écrit un peu comme on composerait un morceau de jazz. Assez rapidement, nous avons décidé d’écrire de façon automatique, de faire confiance à la force de l’inconscient pour faire jaillir un thème de manière beaucoup plus forte que ne le ferait un choix intellectuel. L’écriture a donc progressé de façon complètement improvisée à partir des personnages.
À l’heure du tournage, Jalil Lespert aborde cette phase de création avec un parti pris qui fait la part belle à ses interprètes :
L’enjeu pour moi était de définir l’écrin dans lequel pourrait surgir l’émotion des comédiens. J’ai souvent choisi de réaliser en plans séquences, d’abord pour les acteurs et parce qu’il est toujours très difficile pour eux de surdécouper tout en gardant une vraie cohérence. Le but n’est pas de chercher l’effet de mise de mise en scène, mais une émotion souvent forte.
Quant à l’origine du titre mystérieux de ce film, le réalisateur révèle :
À la base, je pensais que jazz et blues se jouaient en 24 mesures. Mais le célèbre jazzman Archie Shepp qui joue dans le film m’a appris que c’était une erreur ! Une erreur intéressante dans la mesure où, sans être exacte, elle renvoyait à quelque chose de musical, mais aussi à la date du 24 décembre qui est essentielle dans le film et d’autres notions comme 24 images par seconde.
Benoît Magi(que)mel
La force des émotions est indéniable dans 24 mesures. Si une énergie des plus sombres ne cesse d’irriguer ses images, il manque hélas des plages d’accalmie pour donner le souffle, donc le relief nécessaire à cette œuvre qui traite du désarroi. Quelques maladresses plombent douloureusement le film :
– Chaque protagoniste souffre du manque de temps que lui accorde le film, et aucun ne suscite vraiment l’adhésion du spectateur.
– Les circonstances qui font se rencontrer les personnages sont toutes d’une grande violence. Cette répétition affaiblit la vraisemblance et l’intensité de ces télescopages.
– La fébrilité de la mise en scène et la force de destruction qui torturent les héros sont redondantes. La nervosité de la forme et les douleurs extrêmes évoquées dans le propos se superposent. Elles composent un paravent si tumultueux qu’il tient à distance le spectateur.
Par bonheur, ce film est embelli de la richesse de sa distribution. Même s’ils sont mis en lumière d’une façon plus riche et nuancée chez Téchiné, Lubna Azabal (Les temps qui changent) ici peroxydée empoigne son rôle à bras le corps et Sami Bouajila (Les témoins) évolue avec la grâce d’un funambule.
Deux perles rares scintillent aussi au second plan : Arshie Shepp le jazz-man et Marisa Berenson (Mort à Venise, Cabaret, Barry Lyndon), tous deux forts de leur magnétisme d’icônes.
Mais avant tout, s’il faut aller voir 24 mesures, c’est pour admirer une fois encore la composition impeccable de Benoît Magimel. Viril et félin, d’un seul bloc et pourtant friable comme un château de sable, ce digne descendant de Jean Gabin et d’Alain Delon brille comme un soleil noir à la lueur de la lune.
Le cinéma français a la chance de compter parmi ses rangs un acteur qui possède l’étoffe des plus grands. À coup sûr, Jean Renoir, Jean-Pierre Melville et Luchino Visconti l’auraient aimé…















2 Ils ont dit
J’ai lu ta note sur « 24 mesures » et je suis d’accord avec les faiblesses que tu pointes mais la prestation de Benoît Magimel m’a laissée sans voix… Si ce film n’était pas si « difficile », j’aimerais le revoir rien que pour lui.
Je ne sais si c’est un compliment et c’est pourquoi je n’en ai pas parlé dans ma note mais j’ai parfois eu l’impression de voir le jeune De Niro dans son interprétation.
Bonjour,
Enfin je peux mettre un visage sur un nom !
Merci pour le mail – j’ai commencé à lire les commentaires mais au bureau cela ne fait pas très sérieux !
Pierre