La Russie est au 141e rang du classement mondial 2008 pour la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Depuis le début du XXe siècle, vingt journalistes ont perdu la vie en raison de leur activité professionnelle.

Une promeneuse marche dans un parc de Genève. Allure élancée, jambes sublimes,regard intelligent, un brin sévère. Les rayons d’un soleil d’automne caressent son visage. Elle sourit un peu à cette lumière. Sourit peut-être à l’idée de devenir grand-mère. Cette femme respirant l’anonymat est un grain de sable sur la surface de la terre. Oui, mais un grain de sable qui défie et fait crisser les rouages du pouvoir russe de Vladimir Poutine. La montagne rouge qui a accouché d’une souris : Anna Politkovskaïa, journaliste libre et indépendante.

 

Ironie du destin, cette fille de diplomates, voit le jour en 1958 à New York, la grande pomme capitaliste décapitée par le terrorisme en 2001.

La même année, Anna est détenue plusieurs jours par l’armée russe en Tchéchènie. Son délit ? … Avoir « enfreint les règlements en vigueur pour les journalistes », alors qu’elle effectuait une enquête sur un centre de détention de l’armée. Une fois libérée, la reporter est menacée par courrier électronique. Elle se réfugie plusieurs mois en Autriche.

Le soleil neutre de Genève

 

 

 

Au-delà de la noblesse de son propos, le documentaire d’Eric Bergkraut propose un décodage historique limpide de l’antagonisme russo-tchétchène et du génocide qui en découle.

Cette clarté lève le voile sur le caractère d’Anna Politkovskaïa à mille lieues de l’anomie ou du fanatisme. La journaliste confie à la caméra n’avoir rien contre Vladimir Poutine, personnage inintéressant à ses yeux. Ce qu’elle veut dénoncer, ce sont les agissements opaques de son pouvoir et la négation des libertés en Russie. De là à faire de Politkovskaïa la Jeanne d’Arc tchéchène, il n’y a qu’un pas…

En 2002, lors de la prise d’otages d’un cinéma à Moscou, la journaliste dément cette récupération trop simpliste. Alors que les terroristes tchéchènes l’érigent en négociatrice, Anna, contre toute attente et au-delà de toute adhésion politique, ne prend partie pour personne. Elle s’offusque uniquement du sort des faibles, s’indigne avant tout du sang répandu dans les deux camps. Dans ses articles publiés dans la Novaïa Gazeta, Politkovskaïasoutient les tchétchènes bombardés au même titre que les russes tués ou mutilés. Les victimes et les otages ignorent les frontières.

 

 

En 2005, Eric Bergkraut débute la réalisation d’un film sur la liberté. Il rencontre la journaliste devenue icône. Certaines de leurs conversations empruntent un ton très personnel. Le réalisateur ne découvre pas alors une passionnaria ou une héroïne, mais une femme imparfaite, exigeante, toujours en quête d’un féroce besoin de transparence et de justice.

 

 

Lettre à Anna nous invite à un voyage en tête-à-tête avec cette femme-là affaiblie par une tentative d’empoisonnement en 2004 lors d’un voyage en avion qui la ramène de Beslan, ville tchéchène où elle n’a pas le temps d’intervenir en faveur des accablés.

En isolant chaque témoin face à sa caméra, Eric Berckaut donne la parole à une poignée de grains de sable qui honore la mémoire de la journaliste en continuant son combat : Vera sa fille, Ilya son fils, Karinna Moskalenko l’avocate de la famille Politkovskaïa, Dimitry Muratov le rédacteur en chef de la Novaïa Gazeta, Gary Kasparov un opposant au régime russe…

 

 

De ce documentaire sobre, digne, sans pathos, subsiste l’image d’une promeneuse qui marche dans un parc de Genève. Jambes sublimes, regard intelligent, allure ordinaire, un brin sévère. Les rayons d’un soleil d’automne caressent son visage. Elle sourit un peu à cette lumière. Sait exactement le danger qu’elle encourt.

Le 7 octobre 2006, cette femme est assassinée de deux balles de revolver par un inconnu dans le hall de son immeuble.

Le 19 février 2009, après trois mois de procès, les jurés du tribunal militaire de Moscou acquittent les trois hommes accusés d’avoir pris part à son assassinat.

 

 

2006 – Catherine Deneuve

participe à Paris à l’hommage à Anna Politovskaïa 

Doublée en français par Catherine Deneuve et en anglais par Susan Surandon afin que sa mémoire s’étende et s’entende dans le monde entier, Anna Politkovskaïa est devenue le symbole de la liberté d’expression bafouée. Une souris tuée par la montagne rouge, couleur totalitaire du sang.

 

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