» Il arrive que l’on puisse croiser à Lugano en Suisse un homme qui est alerte, intelligent comme aucun de ceux que j’ai rencontrés et qui peut vous dire avec un imperceptible sourire de bonheur : « Il m’est arrivé parfois de beaucoup aimer ce que j’ai fait. »Ce qu’il a aimé, c’est par exemple Tout ce que le ciel permet. Jane Wyman est une riche veuve dont Rock Hudson taille les arbres. Dans le jardin de Jane fleurit un arbre d’amour qui ne fleurit que là où il y a un amour. De Jane et de Rock naît le grand amour, mais Rock est de quinze ans plus jeune que Jane ; et Jane est totalement intégrée à la vie sociale d’une petite ville américaine.
Rock est un primitif et Jane a quelque chose à perdre. Ses amis, la considération qu’elle doit à ses enfants. Rock aime la nature. Jane, elle, n’aime rien du tout parce qu’elle a tout. Voilà quelques préalables emmerdants pour un grand amour. Elle, lui et le monde environnant. »
Tout ce que le ciel permet, Ecrit sur du vent, Demain est un autre jour, Mirage de la vie, Le temps d’aimer et de mourir résonnent à l’oreille comme des promesses poétiques où se mêlent allégresse et détresse. Pour Douglas Sirk, le titre d’un film doit briller comme une enseigne, laisser deviner les composantes de l’oeuvre, mais sans rien dévoiler du nœud de l’intrigue. Aujourd’hui encore, ils annoncent de façon impériale la griffe du Maître du mélodrame hollywoodien : le noir et blanc sculptés, la flamboyance du Technicolor alliée à l’abstraction lyrique.
Après la seconde guerre mondiale, se développe à Paris et à New York un mouvement novateur dans la peinture : l’abstraction lyrique. Celle-ci explore l’énergie créatrice du corps de l’artiste, vecteur et garant de son propos pictural. Les chefs de file de ce mouvement : Vassily Kandinsky, George Mathieu, Jackson Pollock… L’abstraction lyrique abandonne la lutte entre l’ombre et la lumière chère aux expressionnistes du cinéma allemand (Friedrich Wilhelm Murnau, Robert Wiener, Fritz Lang…), et se lance dans l’aventure de la lumière avec le blanc. Cette démarche esthétique influence le cinéma de Douglas Sirk pendant les années 1950, sa période la plus féconde.
De même que le peintre trouve la liberté de sa création dans les mouvements de son corps, le personnage « sirkien » – et tout particulièrement Jane Wyman dans Tout ce que le ciel permet (1955)– tente d’accéder à la liberté morale grâce aux gros plans de son visage réfléchi par la lumière, auréolé des contrastes fulgurants qu’offre le Technicolor.
En analysant le jeu d’ombre et de lumière lors de l’ouverture de All that heaven allows, la scène culte de la télévision et son influence sur différents cinéastes ainsi que son douloureux happy end, partons à la découverte de l’histoire et de l’univers de Douglas Sirk, l’un des cinéastes les plus raffinés, les plus cultivés, les plus inspirés de l’âge d’or d’Hollywood.
Au son du thème de Frank Skinner inspiré des rhapsodies de Franz Liszt, le premier plan du générique de Tout ce que le ciel permet montre un village de la Nouvelle-Angleterre dominé par le clocher d’un temple et par la caméra de Douglas Sirk. Un village en plongée, trop propre, trop policé, aseptisé de bons sentiments comme celui du Truman Show de Peter Weir. Souvent, les coups de foudre au cinéma prennent l’allure d’accidents. Ici, après la présentation du village, c’est Agnes Moorehead (La splendeur des Amberson d’Orson Welles, mais aussi Endora la mère fantasque d’Elizabeth Montgomery dans la série TV Ma sorcière bien aimée) qui doit venir déjeuner chez Carey Scott alias Jane Wyman (Le grand alibi de Alfred Hitchcock, Le secret magnifique de Douglas Sirk…). Mais l’amie se décommande et Carey, en désespoir de cause, invite son jardinier Ron Kirby alias Rock Hudson qui retrouve huit fois la caméra de Douglas Sirk pendant sa carrière.
Au début de la séquence de la rencontre, le personnage de Ron est traité en arrière plan comme un simple figurant. Quand le déjeuner commence, son profil est recouvert d’ombre. Carey fait un effort de conversation. Ron, l’homme de la nature, répond de façon laconique. Presque rustre. Il embarrasse Carey. Mais quand il évoque son père décédé, il émeut la veuve, mère de deux enfants prêts à quitter le nid familial. Elle le regarde différemment et la lumière révèle la beauté du jeune homme qui réunit dans son physique la mythologie grecque et l’American way of life.
– King Kong de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper (1933) propose une oeuvre pessimiste où un gorille, monstre romantique, meurt au sommet d’un building de la grande pomme. Même si la bête aime, elle est condamnée à périr dans le monde civilisé.
– En 1918, Tarzan apparaît dans un film muet sous les traits de l’acteur Elmo Lincoln. Pour la première fois, le septième art offre un visage humain à l’homme singe. En 1932, la Metro-Goldwyn-Mayer engage un ex-champion de natation, Johnny Weissmuller. Celui-ci popularise mondialement l’homme sauvage en lui offrant un cri primal. Tarzan hollywoodien qui hésite entre l’érotisation exotique (toute puissance dans un royaume hostile, mais troublant) et la « bonne » moralité (apparence nette du culturiste et bons sentiments à la clef). Plus homme que bête, Tarzan a le droit de succomber aux charmes d’une « civilisée » prénommée Jane, mais sans consommation sexuelle.
– Carey Scott est la parfaite illustration de la société de consommation. Gravure de mode évoluant dans un univers raffiné, elle plie sous le poids des apparences. Atrophiée par les conventions, elle choisit de quitter Ron Kirby. À cause de cette décision, elle rompt surtout avec elle-même en mutilant ses propres aspirations.
– Ron Kirby symbolise l’impérialisme des Etats-Unis. Conquérant, sportif, imperturbablement optimiste, il fait figure de cow-boy. D’un bloc, sans aspérité, emprunt de certitudes, il ne retient pas vraiment Carey quand elle s’en va. La chute finale de Ron fragilise tout son système de comportement.
Chez Sirk, artiste rebelle, aucune cause n’est jamais perdue et le combat est toujours à mener contre les conventions (Tout ce que le ciel permet, Demain est un autre jour…), les préjugés (All I desire), les interdits (Ecrit sur du vent), le racisme (Mirage de la vie), la guerre (Le temps d’aimer et le temps de mourir)… Le destin mouvementé du réalisateur n’est pas étranger à cette vision humaniste, anarchique, mais aussi désillusionnée et désenchantée.
Le paradis infernal
Cette année-là, alors metteur en scène au théâtre de Berlin, Sierck a déjà réalisé trois courts et trois longs-métrages. Dans La Habanera, son dernier film allemand, s’impose Zarah Leander, la star suédoise et l’égérie de la période nazie. Contrairement à cette brune sublime et incendiaire, Hans refuse les propositions alléchantes du Troisième Reich. La nuit de Noël 1936, sous prétexte de repérages en Afrique du Sud, Hans et son épouse Hilde s’enfuient vers le rêve américain avec un sac à dos et une petite valise pour seuls bagages.
Elle : L’île m’apparaissait comme un paradis. Plus tard, j’ai cru que c’était l’enfer.
Lui : Et maintenant ?
Elle : Maintenant, je ne regrette rien.
Lui : Regretter, c’est toujours une bêtise.
La femme coupée
Tout le mouvement nazi était, au fond, un mouvement petit-bourgeois. Les petits bourgeois deviennent dangereux quand ils sont manipulés. Ils sont capables du pire ! Pour moi, l’aversion esthétique de Hitler et de sa bande était encore plus forte que le refus politique. J’avais le sentiment que tout ce qu’ils faisaient était faux et ne pouvait que très mal finir. Il était difficile de résister à leurs louanges car, en général, la conscience esthétique est moins développée que la conscience politique.
Bien vite, sa fille exhibe une bague de fiançailles. Désappointée, Carey s’assoit sur son canapé. Son fils lui apprend alors qu’il part à Paris pour sa carrière. Il lui suggère de vendre la maison familiale trop onéreuse pour une veuve. Effondrée, Carey se tient les tempes comme quelqu’un qui a sacrifié son amour pour rien.
La sonnerie de la maison retentit. Triomphant, le fils revient avec un livreur. Entre eux deux, une télévision sur roulettes qui s’avance vers Carey. Le vendeur lui déclare :
» Il suffit de tourner le bouton pour avoir de la compagnie. Vous aurez tout sur l’écran. Drame, comédie… Le spectacle de la vie au bout des doigts. »
Tous les spectateurs ayant regardé Tout ce que le ciel permet se souviennent de cette séquence culte. La plus célèbre de l’œuvre du Maître.
Emmi Kurowsky (Brigitte Mira) incarne une femme de ménage allemande, retraitée, moche et décrépie. Elle tombe amoureuse d’Ali, un jeune Arabe viril interprété par El Hedi Ben Salem. Dans cette œuvre plus politique et jusqu’au-boutiste que l’original, Emmi épouse Ali. L’émigré devient alors une curiosité pour les amies de l’héroïne qui n’hésitent pas à palper son corps, à discuter de sa propreté.
Pourtant, c’est autour de Carey que le désir ne cesse de circuler. Fassbinder, lui, transpose toute l’érotisation sur le personnage d’Ali. Visage simiesque, corps poilu et musclé, couilles lourdes, pénis long et large, l’homme du Maghreb exhibe sa nudité, devient une attraction exotique qui stigmatise les désirs sexuels, ravive les instincts les plus racistes. Quand Emmi présente Ali à ses enfants, sa progéniture est abasourdie. L’un des fils, fou de rage, donne un grand coup de pied dans la télévision. L’écran se brise en mille morceaux. Réponse radicale de Rainer Werner Fassbinder à la séquence de Douglas Sirk.
En 2003, Todd Haynes qui considère le cinéaste du mélodrame comme son Maître, tourne Loin du paradis avec Julianne Moore. Ce pastiche réunit différents thèmes : la condamnation de la morale bourgeoise (Tout ce que le ciel permet), le racisme (Mirage de la vie) et l’homosexualité refoulée (Thé et sympathie de Vincente Minnelli).
Le happy end malheureux
Quand Jane arrivera dans une autre maison. Dans la maison de Rock, par exemple. Pourra-t-elle changer ?… Il y aurait là un espoir ou, au contraire, elle est tellement esquintée et marquée que le style qui est vraiment le sien fera défaut dans la maison de Rock. C’est plus vraisemblable. C’est pourquoi aussi le happy end n’en n’est pas un. Jane est bien mieux à sa place dans sa maison que dans celle de Rock.
Elle contemple la nature recouverte d’un manteau de neige qui semble tout étouffer, même l’amour éprouvé par les êtres humains. Carey se rapproche de la couche de Ron. Il se réveille. Elle lui murmure qu’elle est revenue. La caméra les quitte et glisse vers la vitre qui ressemble à une grille de prison, dressée là comme l’empêchement de Carey. Un cerf, le seigneur des bois, regarde les amants. Dédaigneux, il tourne la tête et s’en va.
Ali, victime d’un malaise au cœur, est endormi dans une chambre d’hôpital. Telle une piéta des seventies, Emmi est assise au chevet de son jeune mari. Derrière eux, une fenêtre s’ouvre sur un espace blanc, incandescent. Ali survivra-t-il ?… Cette vitre brise le cercle de l’image dans une abstraction non plus lyrique, mais totale puisqu’elle fait triompher le blanc. Métaphore du vide de la solitude ressentie par Emmi, du passage de la vie à la mort d’Ali ?…
Plus qu’un simple remake, Tout le monde s’appelle Ali est véritablement contaminé par l’œuvre entière de Douglas Sirk où une cause positive peut engendrer un effet néfaste et inversement. Comme dans la vie, les possibilités dramaturgiques dans l’univers du cinéaste sont infinies.
C’est pourquoi nous sommes tous des Carey Scott écartelés entre nos aspirations les plus profondes et nos à priori aveuglés par la surface des choses. Lequel d’entre nous ne s’est jamais trouvé à un carrefour où ses pulsions les plus courageuses, les plus altruistes entraient en guerre avec ses instincts les plus frileux, les plus mesquins? Qui n’a pas alors senti la peur s’infiltrer, l’envahir, polluer sa perception, dévorer son âme?… Si, bâillonnés dans un tel contexte, nous pensons à revoir All that heaven allows, alors le ciel que permet Douglas Sirk peut nous aider à voir plus clair. A prendre de la hauteur. A devenir plus grand, plus large. En un mot, meilleur.
En 1929, le cinéaste divorce de sa première femme. Ils ont enfanté un fils : Klaus Detlef Sierck. Quand Douglas rencontre sa seconde épouse Hilde qui est comédienne et juive, la mère de son petit garçon devient nazie. Cette première femme, dont Douglas ne prononce jamais le prénom, obtient la garde exclusive de Klaus Detlef et l’enrôle dans les jeunesses hitlériennes. D’une pure beauté aryenne, l’enfant devient acteur.
Un jour, aux studios allemands de la UFA, Klaus Detlef se tient à cent cinquante mètres de Douglas. Mais celui-ci n’a pas le droit de lui adresser la parole. Le père est condamné à voir grandir son fils à travers les écrans de cinéma. Klaus Detlef décroche quelques grands rôles dans la production audiovisuelle nazie. En 1944, le Troisième Reich décline et le jeune homme est envoyé sur le front russe. Il a dix-neuf ans. Plus jamais Douglas Sirk n’aura de ses nouvelles.
En 1959, une maladie des yeux met un terme à la carrière américaine de Douglas Sirk. Dans les années 1970, il tourne trois courts-métrages en allemand. Le cinéaste meurt des suites d’un cancer, le 14 janvier 1987 à Lugano en Suisse.
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6 Ils ont dit
Très bel article sur ce cinéaste formidable. Fassbinder, que vous citez, avait également écrit : « parmis les films de Sirk, il y a les plus beaux films du monde ». Et selon moi, le plus beau d’entre eux est sans aucun doute Imitation of Life, le film qui m’a bouleversé comme aucun autre.
Bien à vous.
Magnifique leçon de cinéma, hommage à l’humain aussi et ses vulnérabilités, ses doutes.
Avec respect et admiration,
F
Cher Benoit,
Tout ce texte et ses références frémissent de ta sensibilité à fleur de peau.
Bravo. J’en veux encore !
JL
Vachement bien !
Sheila
Nous nous apprêtons à envoyer quelques un de nos rédacteurs à Avignon pour couvrir le festival en Juillet. Mais il nous reste la difficulté de les loger.
Si vous avez une idée, une suggestion ou un bon plan, merci de nous en faire part en nous écrivant àredaction@artistikrezo.com . Merci!
Pascal Dubois
merci pour tes msgs cher benoit
je suis actuellement en vacances une semaine chez mes beaux parents donc pas très libre mais je vais trouver le temps de lire tes oeuvres!
encore bravo pour cette leçon
avez-vous eu des retours interessants ?
je t’embrasse fort
à très vite
Marine