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Même si George Cukor est moins reconnu par les historiens et critiques de cinéma qu’Ernst Lubitsch, il ne demeure pas moins l’un des plus grands metteurs en scène de l’âge d’or hollywoodien.
George Dewey Cukor voit le jour à New York le 7 juillet 1899. D’origine hongroise, sa famille le destine au barreau, mais il abandonne bien vite ses études de droit au profit du théâtre. En 1926, il monte sa première pièce à Broadway : Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald. Il entre à la Paramount en 1929 en qualité de dialoguiste. Après 51 longs-métrages en noir et blanc, en Cinémascope et en Technicolor, George Cukor décède à Los Angeles le 24 Janvier 1983.

Breakfast at Hollywood
George Cukor et sa star fétiche : Katharine Hepburn

Sa filmographie s’enorgueillit de trois chefs-d’oeuvre. Deux comédies dont une musicale : Indiscrétions avec Katharine Hepburn, Cary Grant et James Stewart, (1940), My fair lady avec Audrey Hepburn et Rex Harrison (1964) et un mélodrame : Une étoile est née avec Judy Garland et James Mason (1954).

Leur point commun ? La « Cukor’s touch  » ou la traversée subtile du miroir. Un passage infime entre le drame et la comédie, la légèreté et la profondeur, l’euphorie et l’amertume au sein d’un même film, parfois même en une seule séquence.

Femmes traversées
Judy Garland & Ingrid Bergman par Andy Wharol
Audrey Hepburn par Douglas Kirkland

Revoir un film de George Cukor, c’est plonger avec délices dans un microcosme où règnent la confusion des sexes (The actress – 1953) et l’inversion des rôles (Sylvia Scarlett – 1935). C’est, selon un principe cruel d’ascension (My fair lady) ou de déchéance (Une étoile est née), faire connaissance avec des personnages en contradiction profonde avec leurs aspirations sociales. Figures sur lesquelles Cukor assène coup sur coup avec une sophistication extrême. Étourdis, la plupart des « caractères cukoriens » évoluent et se transforment grâce à l’énergie de la mise en scène du cinéaste.

Katharine Hepburn, Cary Grant & James Stewart
The philadelphia story/Indiscrétions

Organisation scénaristique composée de rebondissements multiples, de retournements incessants de situation où le metteur en scène choisit de privilégier le domaine du spectacle et l’infinie variété des formes féminines en proie à la découverte de leur identité et à la conquête de leur indépendance. Qu’elles soient adolescentes (Les quatre filles du docteur March – 1933), célibataires (Riches et célèbres – 1981), sous emprise (Hantise – 1947), mariées (Madame porte la culotte – 1949) ou divorcées (The women – 1939).

Over the top

En 1939, après avoir été congédié du tournage de Autant en emporte le vent par Clarke Gable qui lui reproche de favoriser le personnage de Scarlett O’Hara au détriment de Rett Butler, Georges Cukor se voit confier par la Metro Goldwyn Mayer la mise en scène cinématographique d’une pièce de théâtre à succès écrite par Clare Boothe : The women. Cette comédie menée tambour battant se singularise par sa distribution exclusivement féminine !

Femmes au bord de la crise de rire
Quelques unes des… 135 interprètes du film !

Le film reprend les actes de la pièce et se divise en trois parties :

– Mary Haines apprend l’adultère de Stephen son mari avec Crystal Allen, vendeuse dans une parfumerie de luxe.

– Mary Haines s’exile à Reno où l’on divorce aussi vite qu’on se marie aujourd’hui à Las Vegas. Elle est entourée de femmes « fières, mais sans mari » !

– Mary Haines vit désormais seule avec sa fille à New York. Toujours amoureuse de son mari, elle chasse Crystal et reconquiert le cœur de Stephen.

Tout en conservant une succession de situations et de répliques dictées par les règles dramaturgiques, Cukor évite l’écueil du théâtre filmé en multipliant les rôles et les lieux où se forment, puis se défont les groupes. Formés de personnages à l’esprit aussi volubile que vitriolique, ces rassemblements effervescents emballent et soutiennent le rythme de la comédie.
The women favorise aussi les séquences plus graves conduites par les face-à-face et les trios. C’est dans ce rythme incessant entre pluralité/superficialité et intimité/profondeur que le film trouve son élégance. Il atteint le sommet de son raffinement « over the top » lors d’un défilé de mode, parenthèse en Technicolor dans cette œuvre en noir et blanc.

Costumes « over the top » signés Gilbert Adrian

Cette représentation gigogne (théâtre/cinéma/fashion show) met en abyme la haute bourgeoisie new yorkaise. Microcosme étouffant qui s’autoparodie lorsque les mannequins du défilé envoient des cacahuètes à des singes en cage, mais habillés… en haute couture ! Les primates semblent alors gesticuler sur les perchoirs de l’échelle sociale sous le regard de la volière composée par les actrices du film.

Féroce, grotesque ou attendrissante, l’animalité ne cesse de parcourir le film. Dès son générique, chaque héroïne apparaît dans un bestiaire. Succédant à la bête qui symbolise sa personnalité, les onze protagonistes de The women sourient dans un médaillon.
Puis, la première séquence du film montre un combat de chiens en laisse devant les portes d’un institut de beauté.
Enfin, pour souligner l’esprit venimeux de cette jet set, la révélation de l’adultère de Stephen Haines est lancée, telle une flèche acérée, par une manucure qui applique le vernis à ongles dernier cri : le Jungle red !

Femmes de coeur

Pour interpréter ce casting au féminin pluriel, la MGM fait appel à ses plus grandes stars : Norma Shaerer, Joan Crawford, Joan Fontaine, Paulette Goddard, Rosalind Russel, Mary Boland…

Sous le brio des dialogues qui invite les actrices à l’hystérie, à la médisance et au crêpage de chignon, George Cukor insuffle un courant d’air existentiel plus frais. Comment parvient-il à glisser avec tant d’aisance de la légèreté à la gravité ? En suivant l’évolution psychologique de Mary Haines qui porte le deuil de l’absolu en amour et se retrouve pétrie de doutes et d’interrogations.
Comment réagir quand une union fondée sur une tendresse exclusive s’effondre à cause d’un adultère ? Sur quoi les yeux s’ouvrent lorsqu’ils découvrent que la fusion de deux sensibilité devient l’enjeu de désirs sexuels environnants, le jouet des stratégies sociales ? Faut-il alors renoncer à ses idéaux ou fermer les yeux ?…

Dans la plus pure tradition du divertissement, le film pose ce dédale de questions. Sans la lourdeur du message, il se contente d’esquisser quelques réponses grâce aux révélations des personnages qui entourent Mary Haines. Situées sur différents degrés de l’échelle sociale, les trois femmes les plus âgées de The women posent des regards divergents sur l’amour :

Joan Crawford, Norma Shearer & Rosalind Russell

Madame Morehead (Lucile Watson) est symbolisée dans le générique par une chouette à l’air averti :

Après la découverte de l’adultère de Stephen, la mère de Mary tente d’inculquer à sa fille une vision pour le moins accommodante du couple. Elle lui conseille de fermer les yeux sur cette infidélité en révélant que son propre géniteur et époux – le grand-père et le père de Mary ! – ont cédé eux aussi à ce qu’elle nomme « la nature de l’homme ».
Si son discours prône l’institution du mariage et souligne les avantages dont bénéficie la femme bourgeoise, la mère de Mary n’est pourtant pas ligotée par les conventions. Elle sait que les sentiments de Mary et de Stephen palpitent encore. Elle tente de sauver leur union en expliquant à sa fille qu’elle passera toujours avant ses maîtresses parce qu’elle est la mère de ses enfants.
Selon Madame Morehead, grâce à la procréation, le mariage a toutes les chances de se transformer en… affection !


La comtesse Flora de Lave
(Mary Boland) est symbolisée dans le générique par un singe enjoué :

Mary Haines rencontre Flora de Lave dans le train qui la mène à Reno. Française, richissime et très fleur bleue, la comtesse ponctue chacune de ses répliques par : « L’amour ! L’amour ! ».
Pour elle, ce sentiment est comme un fleuve quittant son lit. Il enfle, déborde et emporte toute volonté sur son passage. Si le personnage de la comtesse se présente comme une caricature, il n’est pas exempt de douleurs. Certains de ses jeunes maris, plus tièdes dans leur élan, ont tenté de l’assassiner pour s’emparer de sa fortune. Incorrigible amoureuse, elle tombe régulièrement sous le charme d’hommes jeunes et beaux. Elle leur passe la bague au doigt… pour mieux les coucher dans son lit !

Femmes des villes ou femmes des champs ?


Lucy (Marjorie main) est symbolisée dans le générique par un cheval robuste et débonnaire :

Lucy est gérante du ranch de Reno où viennent se réfugier les femmes en instance de divorce. Évoluant dans un milieu agricole, elle est mariée. Sa condition sociale inférieure la condamne à la rudesse du travail. Pour elle, l’amour ne dure que le temps d’un souffle. Celui nécessaire à son mari pour la séduire (sous entendu, la sauter) avant de l’engrosser et… de la battre !
Cukor atténue la noirceur de ce constat en intensifiant le caractère comique du personnage. Accaparée par les tâches ménagères, Lucy chante à tue-tête avec un fort accent populaire et ne manque jamais de rabrouer ses pensionnaires huppées. Pour elles, les délices et les tourments de la passion sont un luxe que seuls les riches peuvent s’offrir.

Pourtant, jamais cette oeuvre n’affirme que c’est la pauvreté qui rend l’amour impossible. Beaucoup plus fin, The women montre à travers ces trois femmes mûres que les autres héroïnes, plus jeunes, sont tout autant dominées et manipulées par les hommes. C’est leur patriarcat qui dicte les codes maritaux dans les milieux populaires comme dans les classes bourgeoises. Résultat, les femmes du film sont condamnées à réagir. Se résigner avec plus ou moins de souffrance ou se rebeller en s’exposant à la répudiation.

Entière, sage et active, Mary est l’enfant de ces trois personnages. Comme la Comtesse de Lave, elle rejette en bloc les avantages matériels issus d’un mariage souillé par le mensonge. Mais comme sa mère, elle ne s’érige pas contre les avantages sociaux que procurent son union. À Reno, elle choisit de garder la tête haute comme Lucy en refusant de s’abaisser à la mesquinerie de la jalousie. Drapée dans un orgueil teinté de compassion qui l’éloigne du cynisme, la jeune femme finit par divorcer tout en continuant à aimer Stephen.

B. A.-ba de l’amour

Dans le train pour Reno (lieu métaphorique signifiant l’esprit en mouvement de l’héroïne), Mary Haines rencontre la Comtesse de Lave et Miriam Aarons, une actrice. Pour ces deux femmes, l’amour repose avant tout sur l’attrait physique. D’une façon fantasque chez la première qui est rentière. D’une manière plus réaliste chez Miriam car son métier repose sur ses charmes.

 » L’amour ! L’amour ! « 
Paulette Goddard, Mary Boland & Norma Shearer

 

Miriam Aarons (Paulette Goddard) est symbolisée dans le générique par un renard fin et adorable :

Par expérience, Miriam Aarons prétend que les femmes rencontrent des déboires sentimentaux parce qu’elles s’amourachent des hommes pour leur personnalité et parce qu’elles croient que l’amour dure toujours. Sans le savoir, c’est le portrait de Mary qu’elle dépeint. Miriam évoque aussi l‘étroite relation entre le sentiment amoureux et le désir sexuel au sein du couple. Elle revendique le rôle conquérant du sexe. L’amour est une bataille qui se gagne au lit !

Grâce à Miriam, Mary prend conscience que l’amour est loin d’être éternel et exclusif. S’il naît entre deux être, il s’expose, se déporte, mais peut aussi se reconquérir. De nouvelles interrogations germent et poussent dans l’esprit de l’héroïne : Est-ce que la conquête située à la lisière du combat peut réparer une relation brisée par une trahison ? Le sentiment amoureux devient-il alors synonyme de joute torride et de rapport guerrier ?…

En parallèle au cheminement de Mary qui dépucelle son âme et atteint la maturité sentimentale, le film se penche sur le duel l’opposant à Crystal Allen, la maîtresse de Stephen.


Qui porte le chapeau ?
Norma Shearer
ou Paulette Goddard ?…



Crystal Allen
(Joan Crawford) est symbolisée dans le générique par une splendide panthère alanguie :

Vendeuse dans une parfumerie de luxe, Crystal est « la méchante » du film. Elle incarne une vision stratégique de l’amour. Elle simule l’attachement pour franchir les barrières sociales et vivre avec opulence. Fort de cette ambition, son affrontement avec Mary ne se limite pas à la possession d’un homme. Il prend des allures de lutte des classes dans deux séquences :

– À l’issue du défilé de mode, Mary et Crystal se retrouvent dans le même salon d’essayage. La légitime décide de braver la maîtresse. En insistant sur la tenue vulgaire de Crystal, Mary fait apparaître la vénalité et l’absence de sensibilité de sa rivale. Épinglée dans sa condition sociale inférieure, Crystal rétorque non sans esprit que ce n’est pas cette tenue, mais ce qu’il y a en dessous qui éveille le désir de Stephen !

… C’est plutôt Joan Crawford !

– Mariée à Stephen, Crystal cède aux charmes d’un autre homme, le beau cow-boy marié à la comtesse de Lave. Quand Mary fait tomber le double masque de Crystal, Stephen la répudie sur-le-champ. Déclassée, la parvenue est alors remise à sa place… sociale.
Une fois encore, Femmes ne cède pas au jugement car il offre à Crystal une sortie pleine de panache. Dans une dernière réplique d’une lucidité glaçante, elle accuse les bourgeoises d’être comme elle des « chiennes » qui reniflent l’homme riche et s’accrochent à lui non par amour, mais pour l’argent et la sécurité.
Pendant cette scène, Mary et Crystal portent toutes deux une robe en lamé or. Armure érotique que Mary arbore à présent avec éclat !

Film féminin ?… Non, féministe !

The Women est plus qu’une oeuvre au féminin, c’est un plaidoyer féministe qui refuse de céder à la réduction d’un « happy end » qui montrerait un modèle unique d’amour victorieux.
Au fil de ses rebondissements, le film aiguise l’émancipation de ses héroïnes en articulant leurs sentiments face au sexe, à l’argent, au pouvoir masculin en fonction des situations sociales de chacune. Comédie rosse, fluide et endiablée, Femmes brille encore aujourd’hui par sa précision sociologique, son étude atemporelle des relations amoureuses conduite par Mary Haines (sublime Norma Shearer) symbolisée dans le générique par une biche délicate. Aux abois ?….
Ne vous fiez pas aux apparences et revoyez le magnifique gros plan du visage de l’actrice exhibant ses ongles peints. Parure d’une guerrière qui s’écrie dans un élan glorieux :
«En deux ans, mes griffes ont poussé, Mère… Jungle Red !».

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FEMMES SOUS INFLUENCE

« Q’une femme entre dans ma vie et tout devient drame ou comédie ! » déclare Rex Harrison alias le professeur Henry Higgins dans My Fair Lady.

Le professeur Higgins et sa « chose » : Eliza Doolittle

Les stars hollywoodiennes sont étroitement liées au parcours artistique de George Cukor. Tout particulièrement Katharine Hepburn, son actrice fétiche, qu’il retrouve huit fois : Héritage (1932), Les quatre filles du docteur March, Sylvia Scarlett, Vacances (1938), Indiscretions, La flamme sacrée (1942), Madame porte la culotte, Mademoiselle gagne-tout (1952) et pour la télévision The corn is green (1979).

Judy Holliday prend le relais et devient un temps son interprète idéale dans Comment l’esprit vient aux femmes (1950), Je retourne chez maman (1951) et Une femme qui s’affiche (1953).

Deux mythes reviennent aussi deux fois devant sa caméra : Greta Garbo et Marilyn Monroe. La divine dans Le roman de Marguerite Gautier (1936) et son dernier film, La femme aux deux visages (1941), un échec public qui précipite sa décision d’interrompre sa carrière. Marilyn tourne avec Cukor Le milliardaire (1960) et Quelque chose va craquer (1962), son dernier film inachevé.

Greta Garbo& Marilyn Monroe par Andy Wharol

 

La comparaison entre Garbo et Monroe s’impose car toutes deux disparaissent des écrans avec le même réalisateur. Dans leur dernier film, Cukor les « met à nu » et montre deux femmes vulnérables et traquées. Résultat mitigé et démarche assez singulière chez le metteur en scène qui, avec ses retournements de situation, ne cesse « d’habiller » psychologiquement ses personnages pour les aider à atteindre leur autonomie.

L’œuvre de Georges Cukor imprègne avec intensité certaines œuvres cinématographiques :

– En 1995, La fleur de mon secret de Pedro Almodovar rend hommage à Riche et célèbre, le dernier film du Maître.
Dans la dernière séquence du film, Marisa Paredes et Juan Echanove rejouent le final interprété par Jacqueline Bisset et Candice Bergen. Elles trinquent devant un feu de cheminée un soir de réveillon après avoir prononcé la célèbre réplique :
« Je veux sentir de la chaleur humaine et tu es la seule dans les environs. Embrasse-moi… ».
Alors que les deux amies écrivains s’étreignent amicalement, les amants almodovariens s’embrassent sur la bouche.

Rich and famous
Jacqueline Bisset & Candice Bergen

– Dans les années 2000, François Ozon désire racheter les droits de The women. En vain. Il se rabat sur 8 femmes, la pièce de théâtre écrite par Robert Thomas.
Pendant l’ouverture de son film au féminin pluriel, Ozon remplace les animaux du générique de Cukor par des fleurs personnifiant chaque héroïne. Comme Rosalind Russel dans Femmes, Danielle Darrieux se retrouve enfermée dans un placard !

– En 2008, Diane English tourne le remake de The women. Annette Bening qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Rosalind Russel reprend le rôle de la perfide Sylvie Fowler.
Quant à Meg Ryan, elle incarne Mary Haines et retrouve indirectement George Cukor qui lui offre sa première apparition cinématographique dans Riche et célèbre où elle joue la fille de Candice Bergen, à nouveau sa génitrice dans le remake de Femmes.
Hélas, cette reprise aussi insipide qu’inutile subit la triste influence des séries TV « girly » (Desesperate house wives, Sex and the city…). Une ineptie hybride.


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