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Robert Altman est bien mort. Précurseur et maître d’une nouvelle façon de bâtir les films avec un récit où l’éclatement rivalise avec la limpidité, le réalisateur de Kansas City réussissait à proposer aux spectateurs des histoires parallèles dans lesquelles évoluait, se débattait un bataillon de personnages.
Critique féroce des moeurs de ses contemporains, il a crucifié subtilement « l’American life » dans notamment Nashville, The player et surtout le magnifique Short cuts inspiré des nouvelles et des poèmes de Raymond Carver.
Il a encore fustigé les us et coutumes des castes cosmopolites et européennes dans Prêt à porter et le jubilatoire Gosford park.

Ces œuvres foisonnantes qui balayent toutes les couches de la société ont depuis fait des petits. Immense et violent chez Lawrence Kasdan et son Grand Canyon, apocalyptique et glaçant dans le Magnolia de Paul Thomas Anderson.

La chorale s’essouffle

À l’heure de la mondialisation, les films chorale ont étendu leur canevas romanesque sur toute la planète. Productions hollywoodiennes, arsenaux gigantesques, castings prestigieux, les « chorales bobos new look » revendiquent large et fort le respect des différences nationales et culturelles. Hélas, doté d’un regard occidental « cashmere huit films » bourré de bonnes intentions, ces films à la caméra un brin condescendante ont la fâcheuse tendance de céder – sous couvert de compassion – au pathos dégoulinant et au boursouflé démagogique.

Collision de Paul Higgis, Babel d’Alejandro González Inárritu et Par effraction (Breaking and Entering) d’Anthony Minguella – dans lequel Juliette Binoche incarne une Bosniaque !?! – mélangent à souhait les races et les nationalités. Mais à la fin de ces trois spécimens, la morale vire au douteux car chacun réintègre son milieu, rentre dans son pays histoire de préserver les traditions culturelles. N’est-ce pas cela la métaphore du politiquement correct ? Un caméléon à l’image de ces films hybrides qui agonise sur un plaid écossais ?…

Force est de constater avec un sentiment de manque et de regret que l’humanisme vitriolé de Short cuts et autre oeuvres de Robert Altman est à des années-lumière de ces cinémas-là.

Genre à part(s)

Et si les personnages d’un film chorale étaient comme des épingles à linge accrochées à un fil ? En tirant sur l’une d’entre elles, on observerait alors comment les autres tremblent, s’agitent. On imagine combien ce procédé est séduisant pour un scénariste et un réalisateur qui analysent les vibrations de multiples caractères concentrés dans un écheveau de trames. Le champ de leurs frôlements, de leurs interactions et de leurs déchirements est infini. Malgré cette attraction indéniable, les écueils du film chorale sont de taille :

– La condamnation des protagonistes à un traitement inégal en qualité.

– La tentation de provoquer des liens à coups de coïncidences qui altèrent souvent la crédibilité du scénario.

Malheureusement, Fragile(s), tombe à pieds joints dans ces deux pièges. Avec sa facture très française, le film propose une galerie d’anti-héros embourbés dans un creux où la palpitation de la vie ralentit :

Sara (Sara Martins) qui se trouve transparente, part avec une copine en week-end au Portugal. Elle y rencontre Paul (François Berléand), réalisateur sans succès qui traîne ses basques dans un festival de films. Sa femme Hélène (Caroline Cellier) à qui l’idée d’être grand-mère est insupportable, doit garder son petit-fils à Paris. Un accident de voiture lui fait rencontrer à l’hôpital Vince (Jacques Gamblin), un inspecteur de police qui rend visite chaque jour à son épouse plongée dans le coma. Vince piste Nina (Marie Gilain), musicienne en manque de came qui n’a plus la garde de son fils. La jeune paumée achète des médicaments de substitution dans la pharmacie d’Yves (Jean-Pierre Daroussin) qui a fait le vide autour de lui…

Si Fragile(s) ressemble à son réalisateur, Martin Valente – dont c’est le second long-métrage après Amateur en 1992 avec déjà Sara Martins et Jean-Pierre Daroussin – doit être un homme discret et honnête .
Son film à la mise en scène si classique qu’elle en devient lisse et timide, revendique l’équité pour tous les membres de sa chorale. À chacun revient une part égale du « film gâteau ».

Pourquoi alors cette impression d’ennui qui nous englue peu à peu au fil de sa vision ? Est-ce à cause de sa série de télescopages trop téléphonés ou alors des points communs qui surlignent le vide qui imprègne tous les personnages (les objets qui leur échappent ou d’autres qui s’accrochent à eux comme des sangsues, leurs chutes physiques à répétition…) ?

Le réalisateur, unique scénariste de Fragile(s), déclare que l’avantage du film chorale réside dans l’identification du spectateur avec le(s) protagoniste(s) de son choix. Dans son récit, ce sont les rôles matures qui remportent l’adhésion car ils sont écrits avec le plus de chair et de justesse.

Voir Cellier et mourir
Visiblement amoureux de ses interprètes, Martin Valente sait – et ce n’est pas le moindre des talents – réunir un casting au sein duquel on se sent comme à la maison tant certains comédiens habitent notre imaginaire en permanence. Même s’ils se sont illustrés dans des œuvres plus denses, quel plaisir de retrouver :

– Jacques Gamblin qui lève comme une énigme son regard perdu et délavé vers le ciel. Comédien précieux doté de la grâce d’un « Jacques Dutronc de province ».

– Jean-Pierre Daroussin ressemble au chien jaune qui le colle contre sa volonté dans cette histoire. Pierrot sans lune au regard éteint, à la peau qui ne frémit plus, il lâche ses répliques dans un souffle comme des caresses résignées.

– François Berléand jouit de la plus belle partition masculine tant le metteur en scène semble investir son personnage. Homme troublant et burlesque malgré lui, il faut le voir essayer de draguer Sara Martins sans y croire vraiment. Berléand possède alors le panache défraîchi des grands acteurs italiens qui se délectent à jouer les vaincus épinglés par l’existence.

Enfin, le petit miracle de cette chorale, – merci à Martin Valente de mettre en lumière une actrice trop rare au cinéma – c’est Caroline Cellier avec son jeu en mineur qui cache avec élégance un talent d’interprétation sans cesse renouvelé, une technique d’orfèvre. Cellier et sa voix grave aux attaques franches qui s’achèvent en murmures. Suspensions suprêmes qui osent la dérision jusqu’au cynisme.

Caroline alias Hélène incarne le plus beau rôle du film ; son aventure aurait fait l’objet d’un excellent court-métrage. Ce personnage ambigu se prétend mauvaise mère, grand-mère incompétente. Sur un coup de nerf, elle tente de relancer sa lointaine carrière d’actrice. Hélène déboule alors dans un casting avec son petit-fils encombrant dans les bras. Un casting… pour bébé. Résultat : sa descendance lui vole la vedette en moins de deux !

Dans Fragile(s), Caroline Cellier refuse avec force l’apitoiement. Elle engueule un bébé. Râle au téléphone. Pleure avec dignité. Pète les plombs sans se répandre. Picole avec grâce. Court-circuite une scène d’amour en éclatant de rire devant une boîte de préservatifs périmés.

Et toujours ce regard embué. Toujours cette sensualité mélancolique. Toujours ce petit quelque chose de farouche, d’insaisissable, d’indompté. Toujours cette beauté un peu distanciée comme si un voile invisible l’éloignait de la caméra pour mieux en révéler la magie à l’écran. Ah Caroline, si j’étais un homme…