Aujourd’hui à Paris, Henri Husson (Michel Piccoli) retrouve Séverine Sérisy (Bulle Ogier) la masochiste qui se pervertissait dans Belle de jour en se rendant les après-midi chez Madame Anaïs. Malgré les rhumatismes du temps, Henri le félin cherche aussitôt à coincer Séverine dans ses griffes. Rongée par le poids du passé, la belle lui échappe toujours de justesse…
Ce jeu du chat et de la souris qui aurait sans doute amusé Luis Bunuel le surréaliste, réjouit au plus haut point Manoel de Oliveira le lyrique. Le plus vert des cinéastes (bientôt cent ans) propose dans Belle toujours une malicieuse mise en scène ou plutôt – à l’image des deux héros et du légendaire coffret mongol qui bourdonne – une diabolique mise en boîte.

Cette succession de mises en boîte, évidente dans son déroulement, limpide dans son traitement, libre dans sa vitesse d’exécution (la durée du film est d’une heure et dix minutes) et fourmillante de tiroirs secrets, mêle à ravir les œuvres de Don Luis et de Maître Oliveira, mais glisse aussi le fantôme d’une grande absente.

Le chat et la souris

Première boîte :
L’ouverture théâtrale et musicale du film rappelle celle La lettre, un des chefs-d’œuvre d’Oliveira. Elle se déroule dans une salle de spectacle, endroit clos comme une maison de passe. Espace refermé aussi sur des souvenirs de cinéma où l’on entend de la musique qualifiée de « classique ».
Classique.Le mot est lâché.
Belle de jour n’est-il pas devenu aujourd’hui lui aussi un classique du septième art ? Tout comme son héroïne, icône à la beauté atemporelle. Beauté dite « classique » car sous le lisse des traits, elle réunit les archétypes de la vierge comme la statue dorée de Jeanne d’Arc qu’Husson détaille place des Pyramides, mais aussi de la putain tel le mannequin à la bouche vermillon qu’il contemple dans une vitrine.

L’orchestre longuement filmé lors de cette ouverture nous propose donc avec éclat un véritable coup de théâtre : les retrouvailles de Séverine l’ex-prostituée et d’Henri l’ex-libertin, presque quarante ans après le chef d’œuvre de Luis Bunuel !

Deuxième boîte :
À la recherche de Séverine, Husson pénètre au Royal Vendôme où il reviendra plusieurs fois.
Là, face à un miroir et à un barman philosophe (Ricardo Trepa, parfait) – tous deux réfléchissent au sens propre comme au figuré l’histoire de Belle de jour que (se/nous) rappelle Husson.

Non loin de lui, deux prostituées à plein temps (Julia Buisel et Leonor Baldaque) – rappel des collègues de Séverine chez Madame Anaïs, mais sans le charme caché (donc excitant) d’antan – l’écoutent en espérant l’alpaguer. En vain. Henri est devenu un alcoolique qui se came au double whisky sans glace (donc sans haine face à la froideur de Séverine qui l’évite) et livre au bar ses souvenirs de façon sadienne, mais jamais sadique.

Comme si le destin égrenait les cailloux blancs du Petit Poucet sous les pas du vieil homme, Husson retrouve enfin Séverine devant une salle des ventes.
Dans un plan large et fixe au point savamment recherché dont Oliveira a le secret, nous n’entendons rien de ce que disent les héros. Seuls leurs corps nous indiquent leurs émotions. Dans cette séquence interprétée comme une pantomime, Séverine se dérobe, Henri la rattrape, parvient enfin à lui parler. Séverine quitte le champ. Husson pénètre alors dans la salle des ventes, en ressort avec un paquet cadeau.

La puritaine, l’alcoolique et le coq

Troisième boîte :
Dans la suite raffinée d’un hôtel de luxe, Husson attend Séverine qui hésite à pénétrer dans la pièce comme autrefois lorsqu’elle franchissait la porte de Madame Anaïs.
Aujourd’hui, elle n’est là que pour savoir une seule chose : trente-huit ans plus tôt, Husson a-t-il révélé le secret de sa prostitution à Pierre – son mari paralytique aujourd’hui décédé – qui avait alors versé une seule larme énigmatique ?

Le dîner – ce moment silencieux dans le film est un miracle de cinéma – prend des allures non plus de mise en boîte, mais de mise en bière.
Pendant un plan-séquence aussi long que fixe, Séverine et Husson mangent sans échanger un seul mot. Le défilé des amuse-bouches du menu est orchestré par des serveurs en habit.
Figés et plongés dans la pénombre, Séverine et Henri en ombres chinoises semblent s’éteindre. Et le fantôme du fantasme bunuélien coule comme la cire des bougies, décline comme les petites flammes vacillantes.
Ce clair-obscur donne à Séverine un masque mortuaire et à Husson des grimaces séniles. Terrible noirceur. Grandiose immobilité. Frigidité crépusculaire qui contraste avec celle, solaire, de Séverine autrefois.

Quand ils parviennent enfin à briser ce silence plombé par les évènements du passé et le temps écoulé, Henri Husson lance parmi des phrases creuses :
– Belle toujours, ma chère !
Séverine Sérisy rétorque plus tard :
– Je ne suis plus la même femme…

Toutes les phrases qu’ils lancent comme des flèches mal acérées sont aussi laconiques que périphériques. Et bien sûr, elles ne dévoileront rien des mystères de Belle de jour.
Séverine, apeurée sous la discrétion, est toujours exaltée et extrême dans ses choix de vie puisqu’elle envisage de se retirer dans un couvent.
Henri, plus désabusé que cynique en fin de parcours, déclare que sa seule religion, c’est l’alcool.
Il offre enfin à Séverine la fameuse boîte orientale qui bourdonne comme un insecte quand on l’ouvre. Le coffret mongol qui excitait tant Belle de jour autrefois. Elle avoue qu’à présent, il l’irrite (double sens très troublant), n’a pour lui que du ressentiment et quitte la table sur-le-champ !

Un coq apparaît alors dans l’ouverture désertée de la porte. Comme échappé du Fantôme de la liberté de Bunuel, il symbolise autant la vanité amoureuse que la puissance sexuelle. Insert particulièrement jouissif dans ce film où le Viagra règne en maître !

Drôles d’animaux
Belle toujours privilégie le personnage d’Henri Husson parce que les femmes ont toujours fait moins peur à Manoel de Oliveira qu’à Luis Bunuel.

Michel Piccoli (1) est magistral, sublime. Il laisse le diabolisme à son metteur en scène pour mieux endosser la vunérabilité délicate d’un vieillard qui savoure les derniers lambeaux de sa séduction. En permanence sous perfusion de whisky, il choisit de rire d’un rien plutôt que de pleurer de tout.
Sa course dans Paris à la recherche de Séverine – fantôme nocturne à qui la vie offre encore un sursaut – n’est pas sans rappeler celle de l’inoubliable Je rentre à la maison.

Quant à Bulle Ogier, elle se glisse avec précision et élégance dans le rôle écrasant de Séverine Sérisy. Belle Bulle toujours magique qui offre avec une grande humilité sa blondeur et sa pâleur à la masochiste devenue bigote.
L’actrice est particulièrement bunélienne lors du repas qui – avec la sophistication de son décor et la limpidité de sa mise en scène – évoque le dîner sanitairo-théâtral du Charme discret de la bourgeoisie auquel elle participa.

Ultime (mise en) boîte :
Oliveira truffe le film de clins d’œil à Catherine Deneuve qui a décliné l’aventure :

– Quand Husson retrouve Séverine, elle sort du Royal Vendôme, contraction de Palais Royal ! et de Place Vendôme.

– Lors du dîner, Séverine avoue son souhait d’entrer au couvent : référence au Couvent, film d’Oliveira avec Deneuve et Malkovich.

– Les plans extérieurs et les endroits de luxe de Paris – monuments figés et etouffés sous la voûte de la nuit comme le kitch d’une carte postale « by night » – évoquent la haute couture d’hier, notamment celle d’Yves Saint-Laurent qui créa les costumes de Belle de jour (2).
Ces plans pourraient être parfaitement illustrés par Paris Paris, le duo interprété par Malcom Mac Laren et Catherine Deneuve.

– Dans cette suite proposée par Oliveira, des deux héros, seule Séverine renie les plaisirs et les audaces du passé.

Pendant le tournage de Belle toujours, la grande absente qui rêvait de s’abandonner jadis aux pulsions bestiales des cochets, perpétuait ailleurs l’esprit de transgression bunuélien (3) dans un épisode de Nip Tuck où elle désire intégrer dans ses implants mammaires… les cendres mortuaires de son amant marié. Cendres qu’elle a dérobées à la légitime !
Tout comme Husson, à la fin de Belle toujours, qui paye les serveurs du dîner avec des billets trouvés dans le sac à main que Séverine a oublié.
Les monstres sacrés sont de drôles d’animaux !


(1) Michel Piccoli a tourné cinq fois avec Luis Bunuel : La mort en ce jardin (1956), Le journal d’une femme de chambre (1964), Belle de jour (1967), La voie lacteé (1969) et Le charme discret de la bourgeoisie (1972).
Il retrouve Manoel de Oliviera pour la troisième fois après Je rentre à la maison (2001) et Miroir magique (2005).

(2) Yves Saint Laurent a la formidable idée de fixer les coutures du tailleur rouge sang de Séverine par des bandes adhésives. Ainsi, lors du fantasme sado-masochiste avec les cochets, le bruit sec et amplifié de la déchirure du tissu suggère le viol.

(3) À la sortie de Belle de jour, Bill Krohn le célèbre critique et historien de cinéma américain écrit : Catherine Deneuve signe son style : un visage d’ange et une libido du diable.
En 1995, grâce à Martin Scorsese, Belle de jour ressort aux Etats-Unis et obtient un succès étonnant : 6 millions de $ de recette malgré une diffusion en plein été.