Un appartement parisien situé dans un fond de cour du VIIe arrondissement, à deux pas du Musée Maillol. L’intérieur à la sobriété raffinée est baigné par la lumière d’une verrière qui donne sur le ciel. La femme qui vit là est discrète, intimidante parce que timide. La séance de photos et l’entretien la rendent nerveuse. Elle s’agite avant de poser devant l’objectif, puis s’assoit sur un divan. Créer des costumes s’accommode mieux de l’ombre que de la lumière. Pourtant, de Etienne Chatiliez à Claire Denis via André Téchiné, de Miou-Miou à Catherine Deneuve via Béatrice Dalle, Elisabeth Tavernier a taillé l’étoffe de nombreux héros et aussi une route de qualité au pays du cinéma français…
Elisabeth Tavernier par Fabien Lemaire
masque issu de La Machine de François Dupeyron (1994)


Les petites filles ont souvent les yeux qui brillent devant les robes de cinéma. Est-ce de ce temps-là qu’est née votre envie de devenir costumière ?
Pas du tout ! Je ne savais pas trop quoi faire dans la vie avant ma rencontre avec Etienne Chatiliez. Quand je l’ai connu, il travaillait à Europe 1. Il a ensuite intégré une agence de pub qui employait des stylistes pour des photos. Etienne a bousculé mon incertitude chronique et m’a entraînée dans cette aventure. J’ai vite trouvé ma place. Les contrats se sont succédés. C’est le designer Hilton Mc Connico qui a déterminé mon orientation dans le cinéma. Alors qu’il signait les décors et les costumes de La Communion solennelle, il m’a recommandée au réalisateur René Féret pour l’assister.
Vous étiez cinéphile ?
Pas particulièrement. J’aimais les films, mais comme une simple spectatrice. C’est en travaillant à leur préparation que j’ai commencé à les regarder d’un oeil différent. Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas une vocation mais les rencontres de la vie qui m’ont conduite vers le cinéma.
Votre approche du métier de costumière est donc autodidacte…
Tout à fait. De plus, je ne suis pas une férue de mode. Les vêtements ne m’intéressent pas plus que cela dans la vie. Ils m’intriguent quand ils me racontent une histoire.

 

Sabine fantaisie Azéma comédie
Sabine Azéma, André Dussolier
Tanguy de Etienne Chatilliez (2001)

 

Quels genres d’histoires vous racontent les vêtements de cinéma ?
Leur fonction principale est d’aider à la compréhension du personnage. Parfois, il m’arrive de comparer le vêtement de cinéma à une répétition théâtrale. Comme elle, le costume aide l’acteur à bien se sentir dans son rôle. En vous disant cela, je pense à Sabine Azéma qui porte une très grande attention à son costume. Elle n’est pas avare d’essayages. Cela l’amuse. Elle en redemande. Pour d’autres acteurs, ces séances de travail sont plus fastidieuses, voire ennuyeuses. Malgré cela, je constate à chaque fois combien elles sont importantes pour l’intégration d’un personnage.

Les essayages ennuient-ils plus les acteurs que les actrices?
Pas nécessairement. Certains comédiens sont terriblement pointilleux !

Une maquilleuse m’a confié qu’entre les prises, certains comédiens exigeaient plus de retouches que leurs consoeurs. Vous souscrivez aussi à la maxime de Jean de La Fontaine : « Et je connais sur ce point bon nombre d’hommes qui sont femmes »…

Tout à fait !

La Vie est un long fleuve tranquille, 37° 2 le matin, Les Roseaux Sauvages, Place Vendôme… Tous ces films possèdent l’ »Elisabeth Tavernier’s touch ». Une stylisation qui les empêche de s’inscrire dans le temps, de mal vieillir…
Un costume et une coiffure trop datés peuvent provoquer la mort d’un film. Sans me prendre la tête comme une bête quand je crée des costumes, j’essaie toujours qu’ils soient atemporels. J’aime beaucoup les quatre films que vous citez. Cela m’ennuierait de les voir prendre un coup de vieux fatal à cause de moi.

 

Elisabeth Tavernier’s touch
Catherine Jacob, Valérie Lemercier, Tsilla Chelton
La Vie est long fleuve tranquille (1987)
Agathe Cléry (2008), Tatie Danielle (1989)
de Etienne Chatilliez
N’est-il pas plus simple de parvenir à cette stylisation en créant un vêtement plutôt qu’en l’achetant ?
Tout dépend du propos du film. Si le fruit d’un shopping est le meilleur pour l’histoire, alors il ne faut pas hésiter. En ce moment, les budgets des productions sont à la baisse. Il est quasi impossible de créer tous les costumes. Quand je dois acheter des vêtements, je cible les bons endroits. Je pense aux magasins où le personnage serait susceptible de se vêtir. Par exemple, le choix d’une bourgeoise de province peut tout à fait se porter sur des articles des Galeries Lafayette.

Qui vous contacte pour la création des costumes d’un film ?
Souvent, c’est le réalisateur. Parfois, il peut s’agir d’un acteur ou d’une actrice. Pour concevoir ou dénicher le meilleur costume, il est essentiel d’avoir l’accord du créateur et de son interprète. Des discussions à trois plus ou moins longues me permettent de comprendre comment le metteur en scène voit le personnage. Etienne Chatiliez, le réalisateur avec lequel j’ai le plus travaillé, est très pointu en matière de costume. C’est un héritage de la pub. Pour La Vie est long fleuve tranquille, je lui ai appris à faire son premier dépouillement.

 

Etienne Chatiliez par Steeve Iuncker
C’est quoi un dépouillement ?
C’est le découpage du scénario en nombre de jours. Cette étape permet d’évaluer non seulement la durée d’un tournage, mais aussi de définir les costumes nécessaires à chaque scène.
Pour Agathe Cléry, j’ai créé tous les costumes des comédiens et des danseurs. Le travail s’est étalé pendant près d’un an. En général, ma collaboration est plus réduite. Elle s’étale entre cinq et douze semaines, sans compter le temps de présence sur le tournage. Hélas, celui-ci se réduit de plus en plus pour des raisons financières. Je le déplore car un vêtement peut jurer dans un décor alors qu’il semblait harmonieux lors de la préparation. En France, les costumiers ne sont pas conviés à plein temps sur les plateaux. Dans d’autres pays, leur présence est requise en permanence.

C’est encore un métier très déprécié dans l’industrie du cinéma…
Les costumiers n’ont toujours pas droit à la carte du CNC (Centre national de la Cinématographie). C’est à Dominique Besnehard que l’on doit le César du costume. Le métier peut le remercier et moi aussi, d’ailleurs. Il m’a beaucoup soutenue lorsque j’ai commencé.

Vous avez été nommée trois fois pour le César des meilleurs costumes. En 1986 pour Bras de Fer de Gérard Vergez, en 1989 pour La Vie est long fleuve tranquille de Etienne Chatiliez et en 1999 pour Place Vendôme de Nicole Garcia…
Vous avez bien préparé notre rencontre ! (rires)

 

Edith Head : du croquis au costume
Grace Kelly dansTo Cath a thief de Alfred Hitchcock (1955)
D’où proviennent vos influences quand vous créez les costumes d’un film ? De la littérature, de périodes de prédilection du cinéma comme l’âge d’or d’Hollywood ou encore la Nouvelle Vague ?
L’origine des idées de costume est toujours mystérieuse. Elle peut surgir lors d’une promenade dans la rue. Au fil des années, je me suis procuré beaucoup de livres. Leurs gravures, leurs images, leurs photographies me font rêver et m’imprègnent. Je me souviens avoir acheté à Los Angeles un bouquin sur Edith Head, l’une des costumières les plus douées de l’âge d’or d’Hollywood.

Il faudrait, à la façon de Cinéma Paradiso, coller bout à bout des séquences où les stars vêtues par Edith Head descendent les escaliers monumentaux des demeures hollywoodiennes…
Dans les années 1980, Thierry Mugler lui a rendu hommage lors d’un défilé à la Villette. Ses robes du soir somptueuses étaient inspirées par Edith Head.

 

Edith Head et 7 de ses 8 Oscars

Etienne, Claire, André et les autres

En dehors de votre longue collaboration avec Etienne Chatiliez, évoquons pêle-mêle quelques fidélités de cinéma. Vous avez créé les costumes de deux films de Claire Denis : S’en fout la mort en 1990et Nénette et Boni en 1996 …
En matière de vêtements, Claire Denis sait très précisément ce qu’elle veut.

Ses scénarii indiquent des informations particulières sur les costumes ?
Non, pas vraiment. Quand j’ai connu Claire, elle était encore assistante réalisatrice. Je l’ai aussi retrouvée sur des pubs qu’elle a mises en scène. C’est une travailleuse forcenée, extrêmement concentrée et rigoureuse. Elle peut abattre jusqu’à vingt heures de boulot par jour, mais vous la suivez sans ciller tant elle sait vous embarquer dans son projet. Quand elle était assistante, même si le film n’était pas formidable, elle vous entraînait déjà dans « le cinéma ». Grâce à son esthétique sans fioriture, si épurée, j’ai beaucoup appris sur la justesse et la vérité d’une émotion. Les mots me manquent pour définir une émotion teintée d’une telle limpidité. Claire Denis est vraiment une grande cinéaste.

Cette force que vous décrivez contraste avec son physique menu et la douceur de son timbre de voix. Elle explique d’une façon très simple son cinéma où les corps, au sens dramaturgique et physique, sont tellement incarnés…
Elle sait filmer les corps avec un talent fou. À chaque fois que je découvre un film d’elle, sa façon de montrer les anatomies des femmes, et surtout celle des hommes, me fascine. Sa caméra ne cherche pas à embellir la peau mais vraiment à l’incarner.

 

Claire Denis par Robert Dumas
Tous les réalisateurs ne possèdent pas l’exigence de Claire Denis. Quand un metteur en scène vient à vous sans vraiment savoir ce qu’il veut. Comment procédez-vous ?
C’est à moi d’alimenter son imaginaire avec mes propositions. Je lui propose un dossier composé de dessins, d’images, de photographies qui l’aiguillent visuellement. Certains réalisateurs peuvent vous donner carte blanche quand ils assument leur ignorance en matière de costumes.

Vous préférez l’exigence ou l’ignorance ?
La relation avec un cinéaste inspiré est plus aisée. À partir de ses propositions, un dialogue s’instaure immanquablement. Face à quelqu’un qui ne sait pas, le manque d’échange peut s’avérer frustrant. J’exerce aussi ce métier pour la richesse des rapports avec les créateurs ! (rires)

Est-ce qu’un réalisateur peut avoir un désir de vêtement qui ne convient pas à un personnage ?
Plus précisément, un réalisateur peut désirer une tenue qui ne va pas à l’acteur ou l’actrice qui la porte. Il faut alors transformer le vêtement jusqu’à ce que le bon costume apparaisse. Quand on se casse trop la tête, c’est souvent que le choix de l’acteur n’est pas le meilleur. Quand le casting est bien choisi, le vêtement s’impose comme une évidence.

Une succession de costumes compose chaque film. Est-ce qu’au final, l’un peut se révéler plus faible qu’un autre ?
Les costumes d’un même rôle ne peuvent pas être séparés les uns des autres. C’est pour cela qu’il est passionnant de constituer la garde-robe d’un personnage. De créer un placard de costumes où, comme dans la vie, il peut piocher, mixer les tenues en fonction des situations du film. Quand la panoplie d’un rôle est complète, la tranquillité de la costumière est assurée ! (rires)

 

2 belles dans la peau
Solveig Dommartin, Valeria Bruni Tedeschi
S’en fout la mort (1990 ), Nénette et Boni(1996) de Claire Denis
Faites-vous, à la façon de certains acteurs, un travail personnel sur les personnages d’un film ?
Pas vraiment. Pour Tatie Danielle, Etienne Chatiliez m’avait donné comme indication : « Ce sont vraiment des personnages du XVème arrondissement ! ». Je suis partie en repérage. J’ai observé les devantures des boutiques, l’allure des passants. Il avait raison. Le style « XVème arrondissement » possède ses propres caractéristiques.
Cette anecdote montre combien la compréhension entre un réalisateur et son costumier est vitale pour l’esprit d’un film. Avec Etienne, nous nous connaissons si bien que nous n’avons pas besoin de disserter pendant des heures.

Votre collaboration avec Chatiliez est la plus longue de votre carrière…
Oui, c’est une histoire d’amitié qui va de La Vie est un long fleuve tranquille à Agathe Cléry. Nous avons grandi ensemble, si j’ose dire. (rires)

Etienne Chatiliez est un metteur en scène de comédie. Est-ce que ce genre implique un style de vêtement autre que le drame ?
J’ai la réputation d’aimer les couleurs. Je trouve qu’un costume noir et blanc très chic ne prend pas beaucoup de risque dans un film. La couleur réclame plus d’audace. Pour moi, le cinéma de Demy est une référence en matière de couleurs et de rythme.


Vêtement mouvement !
Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967)
Publicité Eram de Etienne Chatiliez
Des pubs pour Eram à Agathe Cléry, l’influence de Demy plane sur la filmographie de Chatiliez. Je trouve que les costumes de Tatie Danielle sont particulièrement réussis. En 1989, cette fiction s’est révélée un véritable phénomène de société. Elle ose clamer : « Il y a aussi des vieux qui sont cons ! ». Lors de sa sortie, le troisième âge était auréolé de sagesse et de respectabilité…
La gifle que reçoit Tsilla Chelton par Isabelle Nanty a été salvatrice pour un grand nombre de spectateurs, je crois. Je me souviens encore de la stupéfaction du public suivie d’immenses éclats de rire. C’est vrai que ce film est très bien foutu.
Mais j’ai aussi une grande tendresse pour La vie est long fleuve tranquille. Benoît Magimel enfant était trop mignon et assez mûr pour son âge. Quand je le revois avec sa petite mèche bien coiffée, ses yeux bleus et son beau visage, j’avoue que je fonds ! (rires).
Le tournage s’est déroulé dans une ambiance drôle, épatante. Je n’avais pas du tout l’impression d’aller au travail en me rendant sur le plateau. Aujourd’hui, La Vie est long fleuve tranquille est devenue une œuvre culte, montrée et étudiée dans les écoles. J’ai retrouvé le même état de grâce avec 37° 2 le matin de Jean-Jacques Beineix et Les roseaux sauvages de André Téchiné.

Beau palmarès !
Quel bonheur quand un tournage idyllique est couronné de succès ! Contrairement à certains metteurs en scène que je ne nommerai pas, je ne crois pas du tout qu’il faut souffrir pour bien travailler. Les conditions d’un tournage peuvent s’avérer rudes à cause du planning ou du climat, mais si la joie et l’enthousiasme sont là, alors tout est léger.

 

Eloge de la couleur
Béatrice Dalle, Jean-Hugues Anglade
37° le matin de Jean-Jacques Beineix (1985)
Benoît Magimel, Hélène Vincent
La Vie est un long fleuve tranquille de Etienne Chatiliez (1987)
Frédéric Gorny, Elodie Bouchez
Les Roseaux sauvages de André Téchiné (1994)
Miou-Miou, Charles Berling
Nettoyage à sec de Anne Fontaine (1997)

 

Dans37° 2 le matin,les couleurs des vêtements en accord avec les baraquements balnéaires situent hors du temps la passion des deux héros. Betty et Zorg pourraient tout à fait s’aimer en ce début de XXIème siècle…
L’harmonie que vous évoquez a été amplifiée par des conditions atmosphériques exceptionnelles lors du tournage. La lumière de ce film est d’une telle beauté !Elle est signée Jean-François Robin. Avec ce film, vous assistez en direct à l’éclosion d’une immense actrice : Béatrice Dalle…
J’aime énormément l’actrice et la femme. Quand je l’ai rencontrée, elle était déjà très cash. La blancheur de son teint m’a subjuguée. Cette qualité de peau apporte beaucoup de pureté à sa nudité dans le film. Jean-Hugues Anglade était aussi magnifique, solaire et séduisant. Il était très épanoui pendant ce tournage. Tous deux forment l’un des couples mythiques du cinéma des années 1980.

Il y a également une autre comédienne que vous aimez. C’est Miou-Miou. Vous l’habillez dans Nettoyage à sec de Anne Fontaine en 1997…
Miou-Miou est une grande bosseuse. Elle s’est investie à fond dans Nettoyage à sec et, avec Charles Berling, a beaucoup apporté au film. Leur couple est d’une grande crédibilité à l’écran. Miou-Miou est une actrice au tempérament à la fois instinctif et subtil. Elle peut tout jouer à la perfection. Le drame comme la comédie. Je trouve que le cinéma français la sous-estime. On ne la voit pas assez !



Au pays des merveilles de Catherine

André Téchiné

 

André Téchiné fait partie de vos metteurs en scène fétiches. Vous le retrouvez une première fois sur Les Roseaux sauvages en 1994
Cette œuvre est d’une grande qualité artistique. Son tournage s’est déroulé dans un plaisir énorme. Que d’éclats de rires ! Nous tournions dans le Lot et Garonne, région de jeunesse d’André. La jeunesse est pour moi le mot d’ordre des Roseaux sauvages car l’âge de l’équipe n’était pas très élevé. Avec André, nous jouions un peu le papa et la maman de tout ce petit monde qui évoluait dans des paysages sublimes ! (rires)
Je compare souvent André Téchiné à un maître. Il aime raconter, décrire, expliquer comment il voit les corps bouger à l’image. Le voir tourner avec deux caméras est digne de la chorégraphie d’un ballet !

En 1996, il vient vous proposer un autre grand film avec Catherine Deneuve : Les Voleurs
Il y a des respirations à l’intérieur de sa narration si singulière qui sont absolument magnifiques !

Catherine Deneuve par Michel Comte
En travaillant avec Deneuve, quel est votre sentiment à l’idée de vêtir non seulement une star de cinéma, mais aussi une icône de la mode ?
Téchiné et Deneuve ont une collaboration très fidèle. Ils sont très amis dans la vie. André me répétait souvent pendant la préparation des Voleurs : «C’est la femme que je vois le plus !».
Dès Hôtel des Amériques, on sent bien qu’il veut « déglamouriser » Catherine. Son tour de force est d’être parvenu à l’humaniser en l’éloignant de l’image très « haute couture Yves Saint Laurent » à mille lieues des sujets de prédilection de Téchiné. Catherine, qui possède une grande intelligence d’actrice, comprend très bien sa démarche. Elle va toujours dans l’intérêt du film. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est une personne qui fait preuve d’une grande docilité. Dans Les Voleurs, elle interprète le rôle de Marie, une lesbienne suicidaire…
Pour ce rôle, j’avais préparé tout un dossier autour de Gena Rowlands…Qui a, je trouve, de nombreux points communs avec Catherine Deneuve…
Tout à fait. Je m’étais inspirée du look de Gena Rowlands dans Une autre femme de Woody Allen. D’ailleurs, dans ces deux films, Rowlands et Deneuve interprètent un rôle de prof d’université intello à l’allure assez neutre.

 

D’une femme à l’autre
Gena Rowlands, Mia Farrow, Catherine Deneuve
Une autre femme de Woody Allen (1989)
Les Voleurs de André Téchiné (1996)
Le cardigan gris pâle qu’elle porte dans la séquence de l’évanouissement symbolise à la perfection la psychologie du rôle de Marie. Un personnage enveloppé dans un linceul amoureux. Une figure condamnée à s’éteindre…
Figurez-vous que ce cardigan est un vêtement de marque ! Je me souviens très bien l’avoir trouvé chez Gil Sander. Sa couleur d’un gris si particulier m’avait séduite. Et aussi sa laine très douce, très molle.Un costume nous dit tant du mental d’un personnage. La transformation de ce cardigan est incroyable tant il fait « cheap » dans le film. Je mets au défi quiconque de repérer un vêtement de marque !
Oui, mais son bain de couleur ne peut se trouver que chez un créateur !En 1998, Nicole Garcia fait appel à vous pour Place Vendôme…
C’est une réalisatrice très douée même, si parfois, ses scénarii empruntent deux ou trois pistes et s’emmêlent un peu.Ces zones claires obscures ajoutent au trouble de Place Vendôme. Elles cisèlent Catherine Deneuve comme un diamant noir. Pour moi, c’est votre travail le plus beau, le plus accompli. Les costumes de Marianne Mallivert indiquent la rédemption de ce personnage. Pour schématiser, cela va de la robe du soir noire, au tailleur rouge sang et au trench gris perle. C’est-à-dire la déchéance, le retour de la vie à l’heure de la maturité…
Nicole Garcia n’est pas que réalisatrice. C’est aussi une comédienne qui connaît parfaitement l’apport d’un costume dans le jeu de l’acteur. J’ai habillé Nicole pour le théâtre dans La chèvre de Edward Albee mise en scène par son fils, Frédéric-Bélier Garcia.

Emmanuelle Seigner et Nicole Garcia
Tournage Place Vendôme (1998)

 

Vous avez créé beaucoup de vêtements pour le théâtre ?
J’ai collaboré à une dizaine de pièces. C’est une approche complètement différente car, sur scène, un costume se voit sous toutes ses coutures, si j’ose dire ! Aucun droit à l’erreur parce que les vêtements ne sont pas découpés par le cadre de l’image. Malgré cela, concevoir des tenues pour le théâtre est plus reposant.Pourquoi ?
Grâce aux répétitions, on a plus le temps de s’immerger dans l’oeuvre. La préparation d’un film impose un rythme trépidant, donc plus stressant. Revenons à Place Vendôme. Dans la séquence de la chambre d’hôtel, Dutronc se couche contre Deneuve, assise sur un lit. Marianne Mallivert devient une piéta en tailleur rouge. Sa veste est ouverte sur une combinaison du même ton. Elle hésite, pose ses mains sur le corps de son ancien amant. Ce geste maternel efface la douleur de la trahison amoureuse…
Catherine porte ce tailleur avec beaucoup de force. La veste ouverte sur la combinaison satinée du même rouge met en valeur la générosité de sa poitrine. Mais vous savez, dans le film, c’est tout un ensemble qui crée la grâce. La virtuosité de la mise en scène, le talent des interprètes. Sans oublier ici le lyrisme de la musique de Richard Robbins et la lumière de Laurent Daillant, somptueuse du début à la fin !Un trench gris perle compose la dernière tenue du personnage. C’est une couleur très rare pour un imperméable…
Comme le tailleur rouge, je l’ai fait faire. Yves Saint Laurent a dessiné trois tenues pour le film : deux tailleurs gris et kaki ainsi que la robe du soir noire du dîner. Je trouve cette séquence où Catherine s’alcoolise d’une puissance extraordinaire.

 

Marianne Mallivert, noir, rouge, gris
Catherine Deneuve
Place Vendôme de Nicole Garcia (1998)
Le vent de la nuit de Philippe Garrel marque une nouvelle collaboration avec Catherine Deneuve…
Elle porte des vêtements très simples dans ce film. Tous dégagent une ligne très sobre. J’étais aux anges quand j’ai su que j’allais travailler avec Philippe Garrel. Voilà encore un cinéaste qui a un oeil précis pour tout ce qui compose un plan de cinéma ! J’avoue avoir pleuré quand j’ai lu ce scénario si rude, si raide.J’adore la sophistication du premier plan de nuit à Paris. Deneuve alias Hélène porte un manteau rouge légèrement orangé. Elle attend sur le trottoir. Une Porsche vermillon glisse dans la rue. S’arrête à sa hauteur…
Philippe Garrel est un épistolaire. Il m’a envoyé une lettre où il décrivait la vision de ce manteau. Avec son mot, il avait joint un échantillon du rouge de la Porsche. J’ai fait teindre un manteau pour parvenir exactement au coloris qu’il souhaitait.

Depuis le début de notre conversation, nous avons évoqué Etienne Chatiliez, Claire Denis, Jean-Jacques Beineix, André Téchiné et Philippe Garrel. Chacun, à sa façon, revendique l’éloge du romanesque. Vous ne trouvez pas ?
Vous avez raison. Le romanesque joue un rôle tellement important dans nos existences !

Le manteau rouge mangé par la voiture avalée par la nuit noire
Catherine Deneuve
Le Vent de la nuit de Philippe Garrel (1999)
Pour conclure, je me transforme en lutin qui exauce tous les vœux de cinéma…
Vous en avez de la chance !Avec quels metteurs en scène souhaiteriez-vous travailler ?
Incontestablement, Martin Scorsese ! C’est l’un des plus grands cinéastes actuels. Woody Allen, aussi. Il y a quelques années, j’ai été appelée pour créer les costumes de l’une de ses productions. Hélas, le film ne s’est pas fait. Est-ce que j’ai le droit d’émettre un autre souhait ?…Allez-y. Trois, c’est le chiffre clef des vœux !
Depuis le succès de La vie est un long fleuve tranquille, on me propose surtout des films contemporains. J’aimerais qu’on pense aussi à moi pour un film historique. Un beau film en costumes au temps du roi Soleil ou de Marie-Antoinette !
Voilà, c’est mon souhait le plus cher !

Fabien Lemaire

Vous pouvez retrouver cet entretien dans
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