La nuit tombait toujours, mais dans une déchirure du ciel noir, à l’Ouest, une vague mousseuse de nuages roses passait au-dessus des eaux. « Regardez », murmura-t-elle, et peu après : « J’aimerais tant attraper un de ces nuages roses et vous dedans, puis vous pousser au loin.

Francis Scott Fitzgerald – Gatsby le magnifique

Affiche Gatsby le magnifiqueGatsby… Jay Gatsby… murmurent différents personnages avant l’apparition du héros à la onzième minute du film. Sphinx à contre-jour, énigme en tuxedo, Gatsby, sous un ciel bleu électrique, ferme son poing vers un ponton qui clignote dans la nuit, sur l’autre rive d’un lac de Long Island, banlieue huppée new yorkaise. Présenté comme statue antique, Gatsby, jeune, beau et nouveau riche, organise des fêtes somptueuses, est le réceptacle de toutes les convoitises, l’objet des rumeurs les plus délirantes. Dans le plan de son apparition, Gatsby se tient debout face à son obsession : reconquérir le cœur de Daisy, son amour de jeunesse. Daisy, mariée à Tom Buchanan. Daisy, une gosse de riche qui ne pourrait – ô grand jamais ! – épouser un pauvre. Tout au plus, s’encanailler le temps d’une aventure…

Le drame de Gatsby le magnifique se tient là. Dans cet espace « sentiments-temps » qui condamne les deux amants. Un romantique au lourd passé, un aspirant à l’amour idéal. Une coquette impatiente de vivre le jour le plus long de l’année, oublieuse de sa résolution quand le 21 juin se présente. Lui, monomaniaque, ferme son poing dans l’espoir de retenir l’été. Elle, phalène, papillonne d’un rien pour ne pas pleurer de tout. Éblouie par le déballage bling-bling que Jay met à ses pieds, Daisy cède à ses avances dans un battement de cils.

À la réception du manuscrit en 1925, Charles Scribner l’éditeur de nombreuses nouvelles de Francis Scott Fitzgerald lui écrit : « The Great Gatsby s’imposera comme un livre tout à fait extraordinaire. Peut-être n’est-il pas parfait ! Mais mener à la perfection le talent d’un cheval somnolent est une chose, et c’en est une autre de maîtriser le talent d’un jeune et sauvage pur-sang. » Près de soixante ans plus tard, le cinéma s’attaque pour la troisième fois à l’adaptation de cet ouvrage. Pour filmer la prose imagée de Fitzgerald, son mouvement à la fois fulgurant et mélancolique d’un ultime élan amoureux, la Paramount confie la réalisation au metteur en scène britannique Jack Clayton dont le premier long-métrage Les Chemins de la haute ville remporte les Oscars du meilleur réalisateur et de la meilleure actrice pour Simone Signoret en 1960. Le studio donne l’écriture du scénario à Francis Ford Coppola qui tourne à la suite le second volet de la trilogie Le Parrain et Conversations secrètes. Lors de la 47e cérémonie des Oscars en 1975, ses deux œuvres sont en lice. Le Parrain seconde partie est le grand victorieux de la soirée. Il gagne six trophées (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur dans un second rôle pour Robert De Niro…), se partage la statuette de la meilleure musique avec The Great Gatsby.

Illustration © Olivier Coulon

Illustration © Olivier Coulon

Le chef opérateur Douglas Scolombe souligne de sa lumière le grand écart entre ces milieux sociaux. Le soleil brille si fort au-dessus des nantis que le halo des images frôle l’incandescence et le feu des crépuscules se pare de nuages roses. Autour du garage des Wilson, s’étend un paysage de cendres et de déchets à la clarté plombée, enfumée, désolée. Vallée de sueur, de cambouis et de larmes.

Si, dans Gatsby le magnifique, le sexe relie le riche au pauvre – Tom Buchanan s’affiche sans  scrupule avec Myrtle Wilson, sa maîtresse – un autre trait d’union unit le luxe à la crasse : l’automobile, symbole ambivalent de l’avènement de la société de consommation. Source d’énergie prodigieuse qui file loin des affres de la Première Guerre mondiale, machine mortifère qui fonce vers le krach boursier de 1929, l’automobile est l’un des objets les plus signifiants de l’œuvre de Scott Fitzgerald, des inconduites, dérapages et accidents de ses personnages.
Avant l’affrontement de Jay Gatsby et de Tom Buchanan pour ravir le cœur de Daisy, les bolides des deux hommes se regardent les phares dans les phares. Ce face à face illustre la vanité des rivaux, leur puissance financière et d’une façon quasi-triviale, leur virilité. Sur un coup de tête, Jay et Tom échangent leur véhicule. Leur combat de coqs prend des allures de transfert. Sigmund Freud utilise aussi le terme de « mésalliance » pour désigner ce phénomène. Ce déplacement d’affect d’une personne à l’autre se caractérise chez Fitzgerald par un échange de transports, acte déclencheur d’une double mort.

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Le roman et le film laissent planer le mystère sur la sexualité de Gatsby et de Daisy. Leurs amours sont-elles platoniques ?… Jack Clayton et Francis Ford Coppola montrent une étrange séquence de pénétration. En gage d’amour, Gatsby offre à Daisy une bague Cartier*. Celle-ci, mariée, ne peut l’arborer. Elle lui demande de la porter pour elle, et l’enfile à son auriculaire. Par ce geste, le sens du cadeau, au propre comme au figuré, échappe au héros. Mais pas aux Dieux qui, tout au long du film, observent l’étourdissement de ce microcosme. Les Dieux, invasion matérialiste oblige, déguisent leur regard en affiche publicitaire avec lunettes, en phares de voiture, en rosace au fond d’une piscine. Œil du cyclone turquoise. Engloutisseur des sentiments, de la blondeur, du sang de Gatsby. Gatsby solaire qui envahit les maisons de fleurs blanches telles des chapelles. Gatsby funèbre qui danse en uniforme de la Grande Guerre à la lueur d’une bougie. Gatsby en complet rose, en smoking noir. Gatsby magnifique.

* Pour cette production hollywoodienne, la Maison Cartier a prêté une grande partie de sa collection Art déco.

Cet article est dans le dossier de presse de Mission distribution