D’une cabine téléphonique, Marie appelle Jean. Il décroche un combiné imaginaire.
JEAN
Allô ?

MARIE
Allô, Jean ? … C’est Marie…

JEAN
Marie ? … Je pensais à toi aujourd’hui, justement… Je me demandais ce que tu devenais… J’ai failli t’appeler, mais… je savais pas trop…

MARIE
Tu savais pas trop quoi ? … (silence)… Jean ? …

JEAN
Quoi ?…

MARIE
Ça va-tu bien ?

JEAN
J’suis… J’suis pas mal mélangé de c’t’emps-ci…

MARIE
Ouais… J’comprends…

JEAN

J’pense à toi souvent… Pis, j’trouve ça fou qu’on se voit pus…

MARIE (enthousiaste)
Moi aussi, je trouve ça fou !

JEAN
Des fois, j’m’ennuie d’toi, c’est pas possible… Pis en même temps, j’veux pas t’appeler…

MARIE
Moi aussi, c’est comme ça !

JEAN
Des fois, je sens comme des grands élans, pis la minute d’après, je sens plus rien…

MARIE
Ouais, moi aussi !… Tu s’rais-tu libre cette semaine ?

JEAN
… Non… Je sors…

MARIE (prêche le faux pour savoir le vrai)
Ah bon ?… Tu sors avec ta blonde ?…

JEAN (ment)
… Oui…

MARIE (accuse le coup)
En tout cas… Tu m’rappelleras…

JEAN
Toi aussi…

MARIE (froide)
OK… Bye.

JEAN
Bye… Marie ?…

MARIE
Quoi ?…

JEAN
Non… Rien.

MARIE (furieuse)
BYE !!!

Un orage éclate. Isolés de chaque côté de la scène, Marie et Jean partagent à distance la même détresse.

MUSIQUE (off)
Sweet Revenge remix Ruichy Sakamato

Marie arpente lentement la scène. Jean, en tee-shirt et en caleçon sur son lit, semble perdu dans ses pensées. Marie revient vers Jean. La musique meurt doucement. Marie, émue, est face à Jean qui n’en mène pas large. Il tente d’arranger son lit pour se donner contenance.
MARIE
J’te dérange pas, j’espère…

JEAN
Non, pantoutte…

MARIE
T’as pas changé, toi… T’es toujours aussi cute…

JEAN
Bof, euh… C’est dur à dire pour moi… Je me vois pas…

MARIE
J’ai rêvé à toi ces temps-ci…

JEAN
Ah, Ouais ?… Et qu’est-ce que je faisais ?

MARIE
Tu m’faisais l’amour dans un grand lit tout blanc…

JEAN
C’t’ait-tu bon ?

MARIE
J’te regardais, pis j’pleurais…

JEAN
Ah, c’est drôle ça…

MARIE

Tu m’envahissais partout… J’pouvais pas résister à mon attirance pour toi…

JEAN
Ouais, t’as rêvé…

MARIE

Pis le pire, c’est que je ressens la même attirance dans le moment… Jean ?

JEAN
Quoi ?

MARIE

Ce qui m’arrive en ce moment, c’est ben niaiseux, mais j’pense pas le garder pour moi…(explose de colère) J’T’AIME ! ! ! J’sais pas pourquoi, j’ai aucune raison, même en ce moment, là, ça m’écœure, tu comprends ?

JEAN
Oui, oui, oui, j’comprends…

MARIE (furieuse)

Mais en même temps, t’es là pis chus pas capable de résister à ton charme ! Pourquoi, Jean ?

JEAN
Ben, là… C’est difficile à dire pourquoi…

MARIE

Alors, c’est ça. J’te l’ai dit. J’vas te laisser. J’t’ai déjà assez dérangé !

Marie, prise de panique, s’en va en courant. Jean enjambe les lits, et la rattrape.
JEAN
Mais Marie, pourquoi se laisser ?

MARIE
Tu veux de moi ?… T’es sûr ?…

JEAN

Ben voyons, Marie… Ça fait un an que j’t’attends, que j’te veux, que j’te désire, pis qu’en définitive, j’aime pas ça employer ce mot-là mais… J’T’AIME ! ! !

MARIE
T’es vraiment sincère, là ?

JEAN
Chus à mon maximum !

MARIE

Jean, ça s’peut-tu qu’on soit fait l’un pour l’autre ?… On est tellement différent…

JEAN
D’apparence, oui, mais dans nous, on a un gros point en commun.

MARIE
Quoi ?

JEAN
On a le goût d’être beau !

MARIE

Toi, tu l’es déjà Jean… T’es comme un aimant. Faut pas te toucher parce qu’on peut rester collé après toi…

JEAN
Wouah ! Tu m’en dis des belles affaires.

MARIE
Tu t’vois pas !… Jean, j’ai le goût de tes lèvres…

JEAN
Moi aussi, Marie.

Ils s’embrassent avec fougue. Jean se décolle brusquement.

JEAN
Attends-moi juste deux secondes… Y a mon bain qui coule, pis j’ai peur que ça déborde… Je reviens tout de suite !

Jean saisit ses vêtements, et s’enfuit en courant.

MARIE
Reviens vite !

JEAN (off)
Oui, oui !…

MARIE
J’t’aime !…

Marie, rêveuse, va s’asseoir sur le lit de Jean.

MARIE (à elle-même)
… Je l’aime.

Marie s’immobilise. Jean, fou de joie, revient tout habillé.

JEAN
Moi, ça m’fait rien d’être dépendant. Ben plus, j’aime ça !…Je trouve ça l’fun de vivre pour quelqu’un d’autre, de décider un beau jour, qu’à partir de maintenant, tu vas vivre en fonction de l’autre. Que toi, ça compte pus. Tes bibittes, tes angoisses, tes problèmes personnels, ça pus d’importance…. J’aime ça, moi, faire toutte en fonction de l’autre, être sa deuxième conscience, sa deuxième mémoire… Tout voir, tout comprendre ce que l’autre ne voit pas, ne comprend pas. Rythmer ma vie au rythme de la sienne…

Jean regarde Marie avec tendresse.

JEAN
… Je l’aime. C’est sûr. Je l’aime, c’est évident… J’taime, j’t’aime. C’est toutte c’que j’sais dire. J’t’aime !… Pis, qué c’est qui vient après j’t’aime : j’ai peur !… C’est ça qui est l’pire… J’ai peur…

Jean détourne son regard de Marie.

JEAN
… J’ai peur de toutte… La peur d’être tout seul qui m’pousse à dire des menteries grosses comme le bras, pis d’les croire… La peur qui m’fait dire que je l’aime de peur que elle, à m’aime pus… L’angoisse de perdre quelqu’un…

MARIE
Jean… Regarde-moi, Jean… Regarde-moi… T’as-tu froid ? T’as-tu mal ? T’as-tu peur ? … Jean, écoute-moi… Y a pas trente six solutions si on veut s’perdre dans les bras l’un de l’autre : y faut sauter !… Non, non, Jean panique pas ! Tu risques de tomber sans même que j’puisse te r’tenir… C’est ça… Regarde-moi… Tu comprends-tu ? Y faut sauter… Ensemble… Toué deux !

JEAN

C’est la seule solution si on veut se toucher, se connaître, se découvrir ?…

MARIE
Tu trembles ?… Tu veux pas ?… Que c’est qu’t’attends ?… Qu’on se regarde au loin ? Qu’on se touche du bout des doigts ? En faisant comme si de rien était ? En ignorant le grand trou vide qui nous sépare ? Non, non, Jean. Merci pour moi !… J’ai besoin d’un corps, moi. J’ai besoin de bras, de jambes, de tête, de ventre que j’peux caresser, mordre, embrasser !

Marie va retrouver Jean sur son lit.

MARIE
Jean, tu vois bien qu’y a pas d’autre solution… Sautons-nous dans les bras l’un de l’autre pour l’éternité, Jean. Tu t’rends-tu compte ?… Ensemble, pour toujours !

JEAN
Regarde-moi… Lâche-nous pas des yeux, perds-nous pas d’vue !… J’compte jusqu’à trois, Marie, pis on saute. OK ?…



MUSIQUE (off)
Beauty remix Ruichy Sakamato
Une chorégraphie contemporaine s’empare d’eux.

JEAN
1 !… Ensemble, Marie !…

MARIE
2 !… Toué deux, Jean !…

JEAN & MARIE
3 ! ! !

Noir lent sur Marie et Jean qui continuent à danser.

Plein feu sur Marie et Jean qui font chacun de leur côté, leur lit séparé. Marie excelle dans l’exercice. Jean est plus maladroit que jamais. Marie, consternée, le regarde faire.

MARIE
Etire-toi l’bras pour tendre le drap, là !…

JEAN (excédé)
AAAHHH ! ! !

Sur son exclamation, Jean découvre le public dans la salle. Marie regarde à son tour la salle. Le couple est plus que gêné.

MUSIQUE (off)
Sentiments naturels
(Tee’s in house freeze & frozen Sun Mix) Carole Laure

Sur la musique, Jean et Marie bondissent. Dans un même élan, ils recollent les deux lits et s’avancent pour saluer le public.

FIN