Affiche Elle s'en vaBettie est amoureuse comme une jeune fille. Bettie vit avec sa maman comme une vieille fille. Bettie tient une auberge à la gestion désastreuse. Bettie, pour aller à la salle de bains, doit traverser la chambre de sa mère. C’est elle, aimante, intrusive et un brin vacharde, qui lui apprend que son amant marié s’est entiché d’une jeunette, lui a fait un enfant. Bettie, ex-Miss Bretagne, encaisse de façon régressive, en combinaison et sweat polaire.
Cette nuit-là l’abandonnée reprend la clope en douce, tout en haut de la maisonnée. Sur la vitre, un autocollant de Mike Brant période Podium. Bettie tente de l’arracher avec son ongle. Mike, son sourire ourlé et sa toison qui sort du décolleté, est comme le passé. Il résiste, s’accroche aux ronces des projections. Basta les rêves d’amour et les galères financières ! Bettie en a sa claque. En mal de nicotine, elle prend ses cliques. La fleur bleue qui aimerait tant voir son existence se volatiliser va mal an bon an rassembler – à l’image du vieux paysan qui lui roule une sèche – des morceaux épars de sa vie : le trauma d’un crash, l’éloignement de sa fille pleine de colère, la découverte d’un petit-fils…

À partir de la rencontre entre Bettie et Charly, aïeule peu douée et descendant turbulent, le nouvel opus d’Emmanuelle Bercot troque son esprit buissonnier contre un enjeu scénaristique plus convenu. Même si ce « contre » est tout contre le postulat d’échappée (belle ?) du film, il condamne la réalisatrice à un optimisme qui lui sied moins que l’abrasion de la violence, l’énergie du désespoir de Clément (2001) ou encore de Backstage (2004). Il ligature sa volonté « cassavetienne » de filmer l’accident, de provoquer l’émotion entre une presque Miss France et des figures surgies d’une hexagone ponctuée de trous perdus, d’aires d’autoroutes, de cafétérias blêmes, de dancings french country
Le prodige du film est ailleurs. Il réside dans le trajet mental, inconsciemment jusqu’au-boutiste, de son héroïne Bettie, mélange de romantisme à la Minnie Moore interprétée par Gena Rowlands dans Minnie et Moskowitz/Ainsi va l‘amour (1971) et de cash à la Gloria (1980) quand la vie lui refile un gamin dans les pattes. Toutes trois possèdent ce même quant à soi, ce soupçon d’égoïsme propre aux caractères épris d’indépendance, mieux, de liberté.

Au début des années 1980, Eric Neuhoff écrit : « Romy Schneider est la légitime du cinéma français, Catherine Deneuve sa maîtresse ». Une illégitime certes, mais à la Diane de Poitiers, rôle que la Grande Catherine aurait tenu à merveille. Avec Le dernier métro (1980) de François Truffaut, Deneuve installe son pouvoir national. Indochine (1992) de Régis Wargnier sacre sa renommée internationale. 8 femmes (2001) et Potiche (2010) de François Ozon consolident sa popularité indétrônable. Quatre patronnes en leur demeure vulnérabilisées par l’amour des hommes.
Bettie est de cette race-là mais en moins sophistiquée, plus accessible, plus « téchinienne » dans la veine de Ma Saison préférée (1993). Avec l’écriture de ce rôle, la réussite d’Emmanuelle Bercot se niche moins dans le déroulement de sa dramaturgie que dans sa question initiale : comment, en 2013, à l’heure où le 7e Art s’imprègne du réalisme du documentaire et se déleste de l’alourdissement des célébrités, peut-on encore filmer une star et ses nombreux bagages de cinéma ?

deneuve bercot elle s'en va

gloria rowlands cassavetes

Bettie & Gloria

Pour y répondre, Bercot accroche d’emblée sa caméra aux épais cheveux blonds de Deneuve pendant le générique. Off, les vagues mêlées à la respiration de Catherine. La crinière est filmée longtemps. Soudain, l’actrice se retourne, offre son visage, ses yeux fixent un but lointain. Elle prend son souffle, accélère son rythme, quitte le plan. Elle s’en va est un film écrit pour la femme Catherine (dans le générique écrit en jaune pétant, en gros) et avec l’actrice Deneuve (écrit en plus petit), le mythe aux soixante-dix printemps qui ne cesse de tourner depuis cinquante ans.
Catherine et son casque d’or, symbole de vitalité, signe secondaire de sexualité. Fil(s) d’Ariane qui respire(nt), relie(nt) Les Parapluies de Cherbourg (1964), Belle de Jour (1967), Le Sauvage (1975), chef-d’œuvres de Jacques Demy, de Luis Bunuel et de Jean-Paul Rappeneau. Fils d’or emmêlés par la cavale, les tourments, l’abandon chez François Truffaut dans La Sirène du Mississipi (1969), Claude Lelouch dans A nous deux (1979), François Dupeyron dans Drôle d’endroit pour une rencontre. Ce film de 1988 s’empare de l’image Deneuve alors Marianne officielle pour mieux déboulonner son piédestal. Le personnage largué en pleine nuit sur une aire d’autoroute se nomme d’ailleurs France. Elle passe la nuit dans un camion avec le premier routier venu. Vingt-cinq ans plus tard, Bettie bourrée couche avec un trentenaire. Au réveil, elle ne se souvient de rien. Dans le Dupeyron, France rejoint son amant pour le petit-déjeuner. Entouré de ses potes, il l’ignore avec goujaterie.
Cette perpétuelle tension entre tenue et relâchement, sophistication et dévoiement, institution et insolite, naît en 1965 avec Répulsion de Roman Polanski,  s’épanouit avec Belle de jour, s’accomplit quand François Truffaut offre à Catherine Deneuve, telle Kim Novak dans Vertigo (1958) de Alfred Hitchcock, deux rôles en un dans La Sirène du Mississipi : Julie Roussel alias la joie, Marion Bergamo alias la souffrance. Entre clair et obscur, la persona de la star ne cesse depuis de recharger ses accus, de se renouveler, de donner l’apparence de l’inédit dans la transgression d’une limpidité diluée par les troubles de l’ambiguïté, l’affranchissement d’une joliesse pervertie par les affres de l’ambivalence.

L’ex-égérie de Saint-Laurent se retrouve en 2013 avec un agriculteur d’outre temps. Une figure à la Raymond Depardon cher au cœur de l’actrice* et que L’Amour est dans le pré n’oserait caster. Cet homme de 90 ans ne devait pas interpréter la scène. Il a été choisi suite à un désistement. Il ne connaît rien au cinéma, ignore qui est Deneuve. Dans la séquence, en manque de tabac, elle est assise face à lui. L’agriculteur aux mains perclues d’arthrose, aux doigts jaunis, aux ongles noirs, roule une cigarette. Il s’épanche, raconte la mort précoce de son aimée. Catherine écoute. Le regard de l’homme replonge dans le passé. Le rencontre incongrue des deux esseulés devient drôle, poignante.
Le soir, Deneuve, fidèle à sa curiosité, a voulu voir où son partenaire vivait. Une certaine image de la France au regard du monde entier s’est retrouvée dans une ferme au sol en terre battue. Ils ont parlé saisons, météo, culture (celle des champs, pas des villes). Ne serait-ce que pour cette séquence-là, moment inoubliable d’improvisation, ce long-métrage vaut le détour. Elle prouve combien Catherine Deneuve demeure toujours l’illégitime du cinéma français. La promeneuse, la grappilleuse, l’éternelle page blanche à la maladresse sexy qui, face à la complexité d’un plan, s’aguerrit, devient virtuose, aérienne, enchanteresse. Catherine, fille insatiable d’aventures. Deneuve, âme d’images inégalée dans sa longévité. CD, initiales musicales qui pourraient fredonner entre deux bouffées sur un air de Piaf : « Pas dame, pas dame, pas dame… ».

* Catherine Deneuve apparaît dans Reporter de Raymond Depardon en 1980.
Elle a obtenu pour Elle s’en va le Prix Coup de Coeur au 27e Festival du Film de Cabourg.