On dit qu’on l’avait perdu. On dit qu’il s’était égaré. On dit qu’on vient de le retrouver dans toute la pureté de son jeu. Qu’il vient de dévoiler à nouveau sa virginité d’acteur… en chantant la romance sur des arrangements de quatre sous et sous des boules à facettes ! En smoking blanc poudré, il fait danser dans les dancings et les casinos. Chanteur de charme. Chanteur de bal…

Le Gérard Depardieu de Bertrand Blier, de François Truffaut, de Maurice Pialat ou encore de Jean-Paul Rappeneau renaît, paraît-il, dans Quand j’étais chanteur de Xavier Giannoli.
C’est faux car en décembre 2004, cet ogre insatiable d’images qui fait depuis longtemps un pied de nez à la filmographie impeccable, nous offrait le plus beau champ contre-champ du cinéma français de cette année-là…

Tremblement de cœur au Maroc

Dans un supermarché à Tanger, Antoine architecte est foudroyé par l’émotion lorsqu’il découvre Cécile, son grand amour qu’il cherche à retrouver depuis « 31 ans, 8 mois et 21 jours ». Il s’enfuit en courant. Se prend une porte vitrée en pleine figure. S’écroule sous le choc. Secouru par un médecin (le mari de Cécile), l’architecte le nez en sang et au bord de l’évanouissement murmure « qu’il va faire sous lui » tant son émotion est intense.
C’est alors que Cécile s’avance dans une succession de plans frôlés et furtifs. Elle est filmée de plus en près alors qu’elle reconnaît son ancien amant. Son avancée s’apparente à celle d’une caresse qui renvoie à un gros plan d’Antoine qui la fixe, désarmé, écorché vif au sens propre comme au figuré.

Les temps qui changent d’André Téchiné, à l’insuccès injustifié, offre un rôle si dense à Gérard Depardieu que sa présence à Tanger provoque un éboulement pendant le film ! Métaphore de la chanson Les ronds dans l’eau, l’acharnement amoureux de l’architecte provoque des ondes successives, des vagues quasi-sismiques qui chamboulent tous les personnages. En premier lieu, Cécile interprétée par Catherine Deneuve.
En jupe à fleurs à la Jacques Demy, elle ressemble à un capitaine d’un bateau qui prend l’eau. Elle vitupère, s’énerve après les siens qui lui échappent tout comme la maîtrise de son existence.
La lumière aigüe et nerveuse de Julien Hirsch alliée au son urbain presque métallique de Jean-Paul Mugel traduisent à souhait la fébrilité ambiante qui règne sur Tanger et s’empare de l’héroïne.
Face à elle qui s’agite en vain, Antoine demeure calme, marmoréen mais toujours frémissant comme une héroïne romantique de vingt ans.

Il faut absolument (re)voir ce film d’André Téchiné aussi aride que romanesque dans lequel Depardieu sombre dans un coma comme un Bel au bois dormant et se réveille grâce à Deneuve qui déjoue le mauvais sort de la magie noire.

Le cinéma d’André Téchiné fait penser à celui de Friedrich Wilhelm Murnau tant ses personnages mélodramatiques semblent écartelés entre la limpidité des idéaux et l’opacité de la réalité. Et aussi à celui de Max Ophuls pour la chorégraphie tourmentée de sa mise en scène. Les mouvements de caméra amples se heurtent aux saccades du numérique comme les palpitations d’un cœur qui tressaille.
Si le scénario écrit par Laurent Guyot, Pascal Bonitzer et le réalisateur péche parfois dans le traitement de certains caractères, il s’élève à l’exceptionnel lorsqu’il met face à face le comédien le plus féminin du cinéma français face à l’actrice la plus virile qui fit écrire à Depardieu dans son livre Lettres volées (éditions Fayard – 1987) : « Catherine Deneuve est l’homme que je voudrais être ».

Elle et Lui

L’un des atouts du film est la crudité particulièrement émouvante avec laquelle s’exposent ces deux monstres sacrés inscrits au patrimoine cinématographique de nos émotions. Les stigmates du temps ajoutent à la violence et à la superbe de leurs retrouvailles.

Comme Katharine Hepburn et Spencer Stracy, Ingrid Bergman et Cary Grant, Lauren Bacall et Humphrey Bogart, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu forment un couple mythique car leur noyau dur masculin féminin est à l’inverse de leur écorce très sexuée. C’est de ce paradoxe des fluides que jaillit l’étincelle précieuse qui électrise chacune de leur six rencontres sur le grand écran.
Les images du Dernier métro de François Truffaut et de Drôle d’endroit pour une rencontre de François Dupeyron remontent entre autres à la surface, se précisent et nous rappellent un Depardieu aussi lunaire que délicat.
Quant à Deneuve, Les Cahiers du cinéma écrivaient lors d’un numéro spécial acteur (numéro 407/408) : « La plus grande toutes générations confondues. Soit on écrit un livre, soit on se tait. ». Alors, chut…

La plus belle séquence des Temps qui changent est sans nul doute lorsque Cécile fait involontairement le « coup de la panne » à Antoine sur un chemin désert dans les sous-bois. Ils délaissent alors le véhicule réfractaire et s’enfoncent dans la forêt.
C’est dans ce décor psychanalytique – broussaille des sentiments où l’avancée est ardue parmi les branches rebelles et fourchues – qu’Antoine déclare sa flamme à Cécile qui l’envoie bouler brutalement. Agressivité qui dissimule mal son trouble.
Les deux personnages parviennent au détroit de Gibraltar parmi les clandestins qui désirent émigrer vers le « paradis européen ». En bout de course, déracinés sur cette terre étrangère, les dialogues des deux protagonistes sont magnifiques car ils oscillent entre la radicalité des désillusions et l’espoir de la dernière chance :

Antoine : – Et devant nous, qu’est-ce qu’il y a ?…
Cécile : – Y a rien ! C’est comme cette forêt, ça s’arrête là… Après, c’est la falaise, le vide !
Antoine : – C’est pas vrai ce que tu dis. Y a pas rien… Y a la mer, puis regarde, il y a un ferry qui traverse. Et puis là-bas, il y a la brume et derrière, l’Espagne. Et l’Espagne, c’est le début de l’Europe…


Save the last song for me

Aujourd’hui, la rencontre d’un chanteur de bal et d’une jeune femme… Le synopsis de Quand j’étais chanteur tient sur un ticket de métro. Si ce film de Xavier Giannoli n’a ni l’ampleur, ni la profondeur des Temps qui changent, il offre néanmoins à Depardieu une partition exceptionnelle.
Insurpassable dans ce registre, notre Gérard (in)ternational joue les amoureux transi, éconduit et condamné aux amours sans retour.
Les plus beaux moments de cette troisième œuvre de Xavier Giannoli – la plus audacieuse étant la seconde, Une aventure, cauchemar glauque et hypnotique – résident dans ses silences au fil des appartements que visitent Alain Moreau le chanteur de bal et Marion (Cécile de France) jeune agente immobilière dont il est épris.

Dans ces no man’s land désertés où les identités se succèdent comme des fantômes en transit, le corps de Depardieu remplit l’espace dans une infinie douceur. Malgré son poids, avec la légèreté d’une plume. Le miracle du film naît de la grâce de l’acteur qui semble défier les lois de l’apesanteur tant la finesse de ses battements de cils, la pudeur de son souffle avant ses murmures contrarient son enveloppe de taureau irradié par les feux des sunlights.
Mention spéciale à la lumière de Yorick Lesaux qui nimbe le corps de l’ogre d’un halo plein de mélancolie avec son grain brut aux aspérités bien visibles.

Ce dandy des bals du samedi soir, bronzé aux UV, condamne pour notre plus grand bonheur sa partenaire à une virilité butée. Comme un garçon – que chante Depardieu lui-même comme bien d’autres tubes dans le film ! -, Marion arbore une coupe de cheveux ultra-courte alors qu’Alain Moreau a les cheveux longs méchés de blond…

Un moment parfait de ce film est un plan fixe du chanteur Christophe dont le visage se réfléchit dans le miroir de sa loge. On vient lui apprendre qu’Alain Moreau qui doit effectuer la première partie du show demeure introuvable. Le chanteur concentré ne bronche pas. Les paradis perdus résonnent alors, envahissent l’espace, survolent les images et nous mènent au déserteur, réfugié au fond d’un café.
Et l’on se dit que certaines chansons sont d’utilité publique et devraient être remboursées par la Sécurité sociale à chaque écoute !


L’homme que les femmes n’aimaient pas

Ce grand benêt sentimental de Gérard Depardieu incarnait en 1981 Bernard Granger. Sa voisine, Mathilde Bauchard, revenait dans sa vie et l’entraînait dans la mort. Cette femme fatale, c’était Fanny Ardant alias La femme d’à côté, le chef d’oeuvre absolu de François Truffaut.
Dans Quand j’étais chanteur, Alain Moreau évoque le pouvoir des chansons. Peut-être Giannoli – nettement moins inspiré – aurait-il pu reprendre le si beau texte de Truffaut ?… Cela aurait été formidable d’entendre la réplique de Mathilde dans la bouche de Bernard, réincarné vingt-cinq ans plus tard en chanteur de bal populaire !
Souvenez-vous… La fameuse femme d’à côté alors en clinique pour dépression nous confiait :

« J’écoute uniquement les chansons parce qu’elles disent la vérité. Plus elles sont bêtes, plus elles disent la vérité !… D’ailleurs elles ne sont pas bêtes. Qu’est-ce qu’elles disent ?… Elles disent : « Ne me quitte pas » ou « Ton absence a brisé ma vie » ou « Je suis une maison vide sans toi » ; « Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre » ou bien «En amour, on est rien du tout »… ».

Le cinéma est un art subtil car son outil, la caméra, ausculte l’âme humaine dans ses recoins les plus sombres. Sophistiqué, il nous envoie les émotions les plus imperceptibles par écran interposé comme derrière une voilette ou encore les volutes d’une fumée de cigarette. Le cinéma est un art définitivement féminin. Conçu avant tout pour les actrices.
Depardieu l’a bien compris. C’est pour cela qu’il endosse régulièrement sa psyché de femme et s’accroche aux basques des plus grandes comédiennes qui le terrassent et l’anéantissent en lui brisant le coeur. Hommes impitoyables qu’elles sont sur le champ de bataille des images et des sentiments !

ps : Les petites gens sont à l’honneur au cinéma en ce moment. Quand j’étais chanteur évoque l’univers des chanteurs que l’on appelle – horrible mot à bannir ! – « ringards ».
Litte Miss Sunchine propose de son côté un road-movie qui dégomme d’une façon aussi jubilatoire que désespérée certains traits grossiers de la société américaine (et de la nôtre aussi !). Ses personnages composent une famille – mot effrayant à rayer de la carte ! – de « loosers ».
Ces deux films se demandent sans démagogie quelle est véritable la signification d’un perdant :
Celui qui ne parvient pas à concrétiser son rêve malgré tous ses efforts ou celui qui ne lève pas le petit doigt pour l’atteindre ?
A méditer avec un maximum d’humilité…