Il me plaît. Il est chaleureux. Un peu impulsif. Mais je le freinerai.

Il est robuste. Il est terriblement sympathique. On l’aimera.

Alain Cavalier Pater

 

 

 

Des enfants jouent aux cow-boys et aux Indiens.Leurs doigts sont des revolvers. Leurs cris, le hennissement des montures. La pelouse devient un ranch où les morts s’écroulent et ressuscitent comme par enchantement. D’une fenêtre en hauteur, la voix d’une mère s’écrie : « C’est l’heure de goûter ! ». Les enfants abandonnent leurs personnages. Redeviennent eux-mêmes. Souverains de l’instant présent.

Cette instantanéité juvénile du « je » métamorphosé par le jeu, de nombreux adultes tentent de la retrouver lors de fêtes costumées. Vaine tentative où l’acte du déguisement – prolongement des codes du costume social dans sa caricature et/ou dans sa sublimation – est condamné à la périphérie du paraître.

Ce travestissement mêlé de nostalgie et de mélancolie est à mille lieues de l’acte de la représentation perpétuée par l’art dramatique. Le comédien qui avance masqué ne tente pas de retrouver l’état d’enfance pour incarner son personnage, mais d’atteindre l’unicité multiforme de son « je » en empruntant le guet du jeu.

Le gai jouer de Vincent Lindon

 

 

Pater permet au spectateur d’assister à cette traversée infime, ce mouvement intime de la porosité d’un acteur. Nietzsche aurait pu qualifier cette proposition réjouissante de Gai jouer tant ce film vidéo gonflé en 35 mm s’aventure dans des zones créatives où la joie est toujours trop sérieuse, la légèreté encore trop grave, la politique jamais assez humaine.

Je et jeu

 

Alain Cavalier déclare : « Je suis le Président de la République ! » Il propose à Vincent Lindon de devenir son Premier ministre. Les cow-boys et les Indiens remontent à la surface ?… Pas vraiment. Le postulat d’enfance est ici plus trouble, plus psychanalytique car c’est le père créateur qui désigne et anoblit le fils interprète. Dans un premier temps, l’acteur est aux anges. Mais comme il faut bien tuer le géniteur, Lindon s’empare d’une part du « je » de Cavalier. Et c’est ainsi que dans Pater,Lindon et Cavalier se filment, Alain et Vincent jouent.

Père et fils de cinémaLino Ventura dans La bonne année de Claude Lelouch (1973)Vincent Lindon dans Le septième ciel de Benoît Jacquot (1997)

 

Pour mettre en œuvre ce work in progress du « je » vers le jeu, il fallait l’un des créateurs les plus libres du cinéma français. Un jeune homme malicieux de 80 printemps qui s’est attiré les foudres de la censure pendant les sixties avec ses deux premiers longs-métrages : Le Combat dans l’île et L’insoumis.

Après avoir filmé Delon, Schneider, Piccoli, Deneuve et Trintignant, le metteur en scène lâche le star-système pour des oeuvres plus confidentielles. En 1986, le Festival de Cannes palme et canonise sa Thérèse. Depuis les années 2000 et l’ère de la caméra dv, Alain fait cavalier seul avec sa caméra stylo, outil aussi discret que lui.

Trois belles cavalièresRomy Schneider dans Le combat dans l’ile (1961)

Catherine Deneuve dans La chamade (1968)

Catherine Mouchet dans Thérèse (1986)

 

Lui et lui

Chef du pouvoir exécutif à l’allure mitterrandienne, Alain Cavalier croise parfois ses doigts comme Max Schrek, le Nosferatu de Murnau. Ses yeux azur se posent alors avec tendresse sur son Premier ministre viril et sexy, bourgeois et populaire. Face au Président, Vincent Lindon, héritier direct de Lino Ventura en beaucoup plus « tocs » et féminin, se prend tellement au jeu que son « je » chancelle, doute, s’emballe, s’enflamme, enfle, s’envole.

Il faut absolument voir l’apprenti politicien écouter ses interlocuteurs au fil des rebondissements pseudo électoraux. Regard ventouse, pores de peau en alerte et souffle coupé, cette éponge d’homme absorbe chaque propos.

Dream team d’une utopieAlain Cavalier, Vincent Lindon, Bernard Bureau

 

 

Dans cette fantaisie où règne la volonté d’élaborer une nouvelle démocratie, Alain Cavalier et Vincent Lindon forment un couple de cinéma magnifique. Cette hydre à deux têtes, fine gueule, facétieuse et bourrée de bon sens, n’hésite pas à légiférer sur la réduction des inégalités de salaires, à condamner les élus dès le premier euro public détourné.

Trop subtile pour être démagogue, trop expérimentale pour être populiste, la tentative d’utopie des deux compères se révèle accessible, gracieuse, fraternelle, humaniste, moins spectaculaire que politique. Tout le contraire des droitiers bling bling et des gauchers caviar qui sévissent « pour de vrai » !

Denis Rouvre 

 

 

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