La liberté n’est pas au commencement, mais à la fin.

Pierre Gaxotte – Propos sur la liberté

les-derniers-jours-du-monde-larrieu-amalric-viard-frotQuelle est votre définition de la liberté ?… Personnellement, il me semble que ce mot est plus goûteux quand il nous invite à vivre l’instant présent en équilibre au bord d’une falaise face à l’océan brumeux. Comme si l’existence daignait nous accorder une visibilité de six mois tout au plus et nous offrir, au-delà du brouillard indéchiffrable, mille et un courants d’air plus ou moins magiques, un grand nombre de promesses palpitantes parce qu’inédites… Le dernier opus d’Arnaud et de Jean-Marie Larrieu – le plus ambitieux et le plus abouti de leur filmographieétreint en permanence cette impression de liberté tant il semble s’écrire sous nos yeux. Patchwork haletant où se mêle l’hier, le présent et le no futur. Tribulations gigognes composées de suspense, de sensualité et d’émotions. Road-movie jubilatoire à contre foule, à rebrousse temps. Pure exaltation de cinéma.

Gaulé comme un piou piou, Robinson Laborde est un quadra bobo qui exerce un métier « doinelien »: représentant de bains taïwanais ! Depuis qu’il en pince et se consume pour Laetitia l’androgyne, Robinson a tout perdu : sa femme, son travail et surtout… sa main ! S’accrochant à son amour envolé, prêt à reprendre son pied quitte à se faire bouffer le bras, l’amant déchu traîne à Biarritz dans un climat de fin du monde.

Telle une montgolfière qui se déleste de ses sacs de sable pour mieux s’envoler, le protagoniste, lors d’un voyage physique (retrouver sa fille en Espagne afin de s’embarquer sur un bateau pour échapper au chaos) et métaphysique (une succession de flashbacks/psychodrames aux quatre coins du globe), va perdre un à un ceux qui l’entourent pour se retrouver, nu comme Adam, face à l’ultime souvenir partagé avec son amour fatal. Au-delà de son intrigue apocalyptique, Les derniers jours du monde conte (et je pèse ce mot tant cette œuvre est psychanalytique) un parcours existentiel, un trajet vers l’essentiel, un voyage à la Voltaire (Candide/Robinson dont le regard globuleux semble découvrir le monde), une errance à la Jonathan Swift (Gulliver/Robinson est un Lilliputien parmi la fourmilière humaine, mais un géant au pays de sa mémoire), la quête d’un paradis perdu à la Daniel Defoe (Crusoë-Vendredi/Robinson-Laetitia).

 Adam et Eve chassés du paradis sur Seine

L’aptitude de Robinson Laborde à trouver mauvaise chaussure à son pied est édifiante. Aucun des personnages qui l’entoure et succombe à son charme ne semble lui convenir. Il faut saluer cette dissonance perpétuelle de casting qui isole peu à peu le protagoniste pendant son périple.

Après un rendez-vous manqué il y a six ans pour Un homme, un vrai où Karin Viard devait incarner la femme de Mathieu Amalric, les réalisateurs parviennent enfin à concrétiser ce couple à l’écran. Suite à une succession de choix pour le moins hasardeux, Karin Viard explose littéralement dans un rôle de femme de tête. Dominante, Judith oeuvre dans les hautes sphères humanitaires. Elle moule ses formes, étouffe sa sensualité dans des robes aux couleurs militaires. Lorsqu’elle retrouve Robinson, ses seins et son con accueillants surgissent du carcan pour un cunilingus d’anthologie. Malgré cette éruption du désir, Robinson, ne peut se résoudre à refaire sa vie avec elle. Dans une audace scénaristique d’une violence inouïe, une roquette pulvérise le camion de Judith. Du coup, elle disparaît de la vie du héros !

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Catherine Frot incarne Ombeline (prénom à la Valérie Lemercier), une papetière barriote voisine de Robinson. Larguée par son mari, elle retrouve le manchot sur les routes de l’exode vers l’Espagne. Dans un hôtel aux allures de chapelle gothique, Ombeline se donne à Robinson. Il la prend par derrière et éjacule illico dans la lumière du jour face à des cimes en forme de phallus. Au sein d’un univers hors des sentiers battus, le talent tragi-comique et le physique à la fois sage et inquiétant de Catherine Frot s’épanouissent pleinement. Quand elle confie son passé amoureux à Robinson, une pluie de cendre interrompt ses confidences. Lorsqu’elle lui avoue avoir été la maîtresse de son père, ce sont les bombes d’un attentat terroriste qui abrègent sa confession. Tous ces bouleversements viennent à bout de sa (très bonne) volonté et Ombeline la délaissée se tranche la gorge au son de Manuel de Falla.

Pour incarner Laetitia, déesse tatouée, les réalisateurs ont choisi le mannequin Omahyra Mota. Tête de garçon sur corps de fille gracile, elle surgit dans l’histoire au bord des flots tel un ange destructeur en longue robe de dentelle blanche. Les lèvres boudeuses de cette Eve semblent avoir croqué toutes les pommes de l’Eden. Comme Eros et Thanatos, Laetitia et Robinson s’aiment et se déchirent dans un conflit ambivalent. Ils finissent foudroyés par un éclair nucléaire surgissant des ténèbres.

La liberté sexuelle chère aux cinéastes prend corps avec Sergi Lopez alias Théo, le ténor. Dans la scène la plus troublante du film, « Hardy Lopez » cède à ses penchants et lèche avec avidité les lèvres de « Laurel Amalric ». Pour calmer les ardeurs de ce King Kong d’opéra, Robinson lui murmure qu’il sent fort. Théo, au sortir de la douche, offre une derrière fois sa peau épaisse et sa queue gonflée aux caresses du soleil avant de se jeter par la fenêtre. Un à un, les personnages abandonnent le récit et condamnent Robinson à l’ultime solitude. À cette règle du « je » en équilibre sur le fil du fantasme et de la réalité, de la vie et de la mort, Mathieu Amalric se donne tout entier, corps et âme. Grâce à sa composition fragile dissimulant une belle solidité d’acteur, il donne au spectateur l’impression délicieuse d’être « à la maison » chez les Larrieux comme chez Desplechin.

Alfred, David, Jacques… et les autres

Plus James Stewart que Cary Grant, l’ex-adversaire de James Bond voyage dans un film à la Alfred Hitchcock de l’âge d’or hollywoodien. La séquence de l’opéra n’est pas sans rappeler le climax de L’homme qui en savait trop et Robinson Laborde est sans cesse ballotté par les rebondissements du récit comme Roger Thornhill dans La Mort aux trousses.

les-derniers-jours-du-monde-larrieu-Omahyra-MotaOmahyra Mota

Au fil de ses pérégrinations, le héros traverse Paris éclairé par une torche qui « expressionnise » à l’allemande la capitale. Il erre dans un Biarritz aussi mystérieux et mélancolique que celui de l’Hôtel des Amériques de André Téchiné. Les scènes de foule lors de la féria de Pamplune ont des allures de Guerres du monde de Steven Spielberg. Les scaphandriers de science fiction évoquent Fahrenheit 451 de François Truffaut. Les bains publics et les sources chaudes nippones rendent hommage à Yasujiro Ozu. Les grands espaces enneigés du Grand Nord à Joël et Ethan Cohen. Un palace de style pop art aux laques acidulées à Pedro Almodovar…

Débarrassé de tous ses prétendants, Robinson atterrit dans un Château du Lot où une fête décadente l’attend. Dans cet antre il devient l’objet de tous les désirs, de multiples référencesse succèdent : un rituel digne de Eyes wide shut de Stanley Kubrick, Sabine Azéma en robe Christian Lacroix dans un caméo à la Jean Cocteau/Jacques Demy, une porn-trash-vidéo à la David Lynch, des groupes de cadavres disposés à la Luchino Visconti et une poignée de domestiques débrouillards comme ceux de La Règle du jeu de Jean Renoir. Tout au long du film éclairé par la lumière magnifique de Thierry Arbogast, les ellipses accentuent le tumulte du chaos. Filmé hors champs le plus souvent, le déclin de l’humanité allié aux pulsions de Robinson aiguise et excite l’imaginaire du spectateur.

Lors de la rencontre de Robinson et de Laetitia, l’homme suit la jeune fille. Soudain, elle disparaît dans la nuit. Il la cherche sur le port de Biarritz. Emprunte un ponton. Robinson entend alors en off les pas de l’androgyne qui le suivent. Il se couche dans la cale d’un bateau. Les jambes de Laetitia lui apparaissent dénudées jusqu’à la taille. Robinson plonge son visage dans le sexe offert. Le passage de la vie à la mort d’Iris (Clotilde Hesme), la fille présumée de Théo, est d’une beauté à la fois pure et envoûtante. Une succession de champs-contrechamps montre les lèvres étonnées de la comédienne, ses yeux clairs hypnotisés par des carrés de lumières aux reflets aquatiques. Cette alternance de plans, comme le bruit des pas prédateurs de Laetitia, s’inspire bien sûr de La Féline et montre que la grâce du cinéma modeste de Jacques Tourneur opère toujours.

À l’heure des transhumances estivales, cédez au voyage géographique, picaresque et tumultueux des frères Larrieu. Même si Les derniers jours du monde a du mal à trouver sa fin, qui les blâmerait ? N’est-il pas humain de vouloir retenir le temps au seuil de la mort ?…


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