L’histoire d’Ordinary people se déroule dans un pays en guerre non identifié. Une nation avec des militaires, comme il se doit. Des soldats qui vivent dans une caserne selon un règlement établi. Le film les cueille au réveil. Abstraction musicale. Plans fixes peu découpés. Dialogues slaves au compte-goutte. La caméra s’attarde dans cet univers quasi monastique, presque carcéral. Elle choisit de ne plus lâcher Dzoni (Relja Popovic) âgé de vingt ans.Avec son physique à la Raymond Radiguet, en des temps différents, sous d’autres latitudes, Dzoni aurait peut-être croisé Jean Cocteau. À coup sûr, le poète aurait croqué dans un dessin son air ombrageux et ses lèvres boudeuses au sortir de l’enfance. Aurait sublimé dans un texte le cerveau encore argileux du soldat dans lequel le destin peut enfoncer ses doigts et le marquer pour toujours.

Relja Popovic

Mais l’heure n’est ni à la poésie, ni à la sublimation. L’heure est à la guerre. Dans son sillon, elle entraîne des milliers d’hommes. Parmi eux, sept militaires assis dans un bus en partance pour une mission mystérieuse. Le vrombissement du moteur ressemble au bruit des pales d’hélicoptère qui déchirent l’air. Dzoni est assis près de la vitre. Il regarde la campagne défiler. S’enfonce dans l’inconnu sans savoir qu’il a rendez-vous avec l’horreur.

Le bus stationne près d’une école. Bâtiments concentrationnaires écrasés sous un soleil de plomb et recouverts par une végétation luxuriante. Dzoni et ses camarades descendent. Se désaltèrent à l’abreuvoir. Le jeune homme en dernier car il est le moins gradé.
Quartier libre. Les militaires se dispersent. Pas encore intégré dans le corps d’armée, Dzoni tente quelques approches. Tâtonne. Choisit la solitude contre le tronc d’un arbre.
Il attend les ordres. Le spectateur attend avec lui. Malgré les caresses des rayons du soleil, le tapis de l’herbe et le goût délicieusement amer d’une bouffée de tabac, l’air autour de Dzoni semble s’épaissir. Moment suspendu, de plus en plus figé alors que rien, pas même un nuage dans le ciel, n’annonce le moindre trouble. Oppressante magie de cinéma.

Une camionnette arrive dans la cour. Elle crache une poignée de civils. Le plus gradé des soldats les fait se mettre en rang. Dans quelques minutes, la poignée se transformera en condamnés à mort et les sept soldats en peloton d’exécution. Les fourgons se succèderont au fil des heures. Et Dzoni qui oscille entre désobéissance et résignation finira cette journée particulière seul face à lui-même dans la nuit noire.

Vladimir Perisic

Le soleil nous hait

Rarement un film aura été moins séduisant avec le public. Et c’est tant mieux. Ordinary people est un long-métrage si âprement humain qu’il en devient humaniste. Une oeuvre brillante parce que radicale dans ses différentes écritures. La linéarité de son récit, la limpidité de sa mise en scène et la pureté de son montage révèlent l’opacité de son thème et la complexité de son sujet sans jamais céder à l’explication et à l’apitoiement psychologiques.
Son thème : commettre sans état d’âme une succession de crimes comme un travail répétitif.
Son sujet : Dzoni, un garçon ordinaire, ni monstre, ni psychopathe qui se transforme en bourreau, mais aussi en victime « assujettie » à l’organisation meurtrière d’un système politique.

Tournée dans l’ordre chronologique avec des acteurs non professionnels qui ont découvert le scénario et l’évolution de leur rôle au fur et à mesure du tournage, cette première fiction fait preuve d’une maîtrise grandiose.
Rarement un réalisateur débutant aura su placer sa caméra à plus juste distance : celle qui sépare la réflexion de l’action. Elle ne cesse d’explorer le visage de Dzoni et de ses camarades (la pensée qui lutte plus ou moins pour obéir) et place avec intelligence dans l’espace les treillis des soldats (les corps qui tuent). Comment ?… En opposant avec une rigueur artistique sans faille la beauté souveraine de la nature à l’abomination des crimes perpétrés par l’homme.

Le soleil haut dans le ciel toise Dzoni dans son sommeil, une fourmilière s’affaire sur le cuir de sa botte, les herbes folles encouragées par le souffle du vent dévorent l’école. Le tout grouille dans une bande son qui amplifie les efforts incessants de la nature. Elle semble répéter à Dzoni que la terre, aux derniers jours de l’humanité, continuera quand même à se régénérer dans un formidable essor de survie.
Pour illustrer ce contraste avec la stérilité de la mort donnée dans son « bon droit », Vladimir Perisic, réalisateur serbe, cite Michelangelo Antonioni : « Parfois, j’ai l’impression que le soleil nous hait. ». Au début de la seconde guerre mondiale, Jean Renoir fait dire au personnage d’Octave dans La règle du jeu : « Le plus terrible dans ce monde c’est que chacun a ses raisons ».

Souvent classé comme le meilleur film de tous les temps (parce que le plus universel), ce « drame gai » déclenche en 1939 le scandale sur les Champs-Élysées. Provoque l’exil de son créateur. Essuie un échec retentissant avant de devenir essentiel.
Soixante-dix ans plus tard sur la Croisette – toute proportion gardée – la Semaine de la Critique du Festival de Cannes ignore l’un des meilleurs films de sa sélection. Heureusement, Ordinary people vient de recevoir trois récompenses au Festival international de Sarajevo : le Coeur de Sarajevo pour le meilleur long-métrage, le Coeur de Sarajevo pour le meilleur acteur et le prix FIPRESCI. Présages de la naissance d’un grand cinéaste ?…


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