On m’a dit qu’elle était ponctuelle. Sensationnelle en promotion. J’ai posé la rose sur la table. Rose comme le prénom de l’héroïne de La capture, son troisième film en qualité de réalisatrice. Je vérifie une dernière fois si mon appareil enregistreur fonctionne car je suis de ceux que les objets n’aiment pas et lâchent au moment crucial.
Il fait lourd dans cette brasserie du sud de Paris. La chaleur épaisse accélère les battements de mon cœur. Des gouttes de sueur sur mon front trahissent un pressentiment qui monte en moi : et si mon trop plein d’admiration enlisait notre conversation ?… L’intuition m’envahit, agglutine dans mon cerveau des images de l’actrice que j’attends.
Carole Laure par Jeanloup Sieff
 

Cette drôle de dame, sexe symbole pendant la parenthèse enchantée, prend un bain de chocolat chez Dusan Makavejev (Sweet movie), se laisse déshabiller comme une Belle au bois dormant par un adolescent chez Bertrand Blier (Préparez vos mouchoirs), est traquée par des supporters sportifs déchaînés chez Jean-Pierre Mocky (A mort l’arbitre) ou encore protège Sylvester Stallone chez John Houston (Escape to victory/A nous la victoire).

Sweet movie
Dusan Makavejev

Préparez vos Mouchoirs
Bertrand Blier
La tête de Normande Saint-Onge
Gilles Carle

Réalisatrice de la résilience

La voilà. Le regard dissimulé derrière des verres fumés. Elle avance d’un pas motivé. Trace sa route comme une flèche. Carole Laure ne marche pas, mais semble danser avec l’air qui l’entoure. Elle s’assoit. S’avoue fourbue. Cette lassitude anesthésie sa fougue et sa volubilité légendaires. Je regarde son visage entouré de tresses brunes et me dit que le temps choisit de glisser au ralenti sur certains êtres humains…

Je me lance. Plonge dans ses yeux noirs qu’elle vient de découvrir en retirant ses lunettes. Les fils de Marie, CQ2 et La capture traitent du thème cher à Boris Cyrulnik : la résilience. Vu sous cet angle de rédemption psychologique et malgré une naïveté ambiante qui aplanit la force de leur idée de départ, chaque film résonne juste. Mieux, vrai. Et si ces trois oeuvres étaient réalisées par une résiliente ? Carole Laure détourne sa réponse. Raconte Rose (Catherine de Léan), à ses yeux une héroïne qui séquestre son père violent et change ainsi le destin de sa famille.

J’évoque la famille adoptive de la comédienne. Son père qui lui invente des histoires à propos de son arrivée à Shawinigan. Un jour, elle est une princesse indienne recueillie dans un canoë. Un autre, un bébé descendu du ciel en parachute… Ce père est-il un tuteur de résilience, et Gilles Carle avec qui elle tourne sept films dont La mort d’un bûcheron, Fantastica, Maria Chapdelaine et l’admirable Tête de normande Saint-Onge, l’est-il aussi ? Carole me répond avec concision qu’elle a eu beaucoup de chance car ce cinéaste majeur québécois lui a appris un métier. Le mot résilience s’effrite comme un château de sable. Le plancher devient mou alors que la terrienne face à moi a la tête bien collée sur ses épaules et les pieds ancrés dans le sol.

Carole Laure avec et vue par Gilles Carle

Danse avant de tomber

Dans La capture, Rose enfant et son petit frère regardent sous une table les pieds de leurs parents. Ils semblent danser un tango. Soudain, des coups assénés hors champ brisent le rythme. Les pas masculins et chaussés demeurent solides. Les pieds nus féminins vacillent et chancellent. La tête de la mère apparaît aux enfants comme celle d’une marionnette désarticulée, le regard éteint et la lèvre déchirée.
Cette séquence où la douceur côtoie la violence me propulse dans les années 1990 sur les planches du Bataclan, de l’Olympia et du Déjazet où Carole inspire Lewis et Furey (1) envoûte Laure.

 

Spectacle Sentiments naturels

Carole Laure, le chorégraphe Claude Godin et Lewis Furey

Ces deux-là, liés depuis trente ans, sont si fondus dans leur univers malicieux, frémissant, qu’il est impossible de les dissocier tant ils font corps et coeur ensemble. Explorateurs de leur carte du tendre, ils déclinent en disques et en spectacles le parcours du coeur battant avec ses soubresauts, ses abandons. Cet itinéraire théâtral, tout à tour alangui et furieusement rythmé, palpite encore à mes oreilles. Réveille mon corps. Le sommeil n’a jamais été de mise chez les Furey Laure…

 

Carole boit une orange pressée. Prend une bouchée chocolat. Se ravise en souriant. Est-ce elle qui est allée au devant de La La La Human steps, de Wim Vandekeybus et de Claude Godin pour chorégraphier avec audace ses tours de chant ? Elle me répond que oui, bien sûr, elle a tout organisé. Je m’aperçois de la bêtise de ma question. Me débats en faisant de grands gestes avant de tomber dans un puit de confusion.

Spectacle Bonsoir mon amour
Joue-moi un tango

Lewis Furey / adapt. Carole Laure et Dominique Issermann

 

La rose stérilisée

La rose étendue sur la table nous sépare, et mon abondance de souvenirs stérilise notre conversation. La pensée d’Odette de Crécy m’assaille. Dans A la recherche du temps perdu, on la surnomme la rose stérilisée. Est-ce que Carole Laure perd son temps en ce moment ?…
Marcel Proust me donne la réponse. Il est assis à une table près de nous et me fixe, le teint cireux, la cigarette à la main, avec son air las d’exister. « Va-t-en Marcel, tu vois bien que je parle avec Carole ! ».
L’écrivain s’efface, cède sa place à Pascale Bussières qui fume elle aussi dans La capture comme si elle tentait de retenir ses derniers souffles de vie. Belle composition d’inertie dans un rôle tout en creux.

Dans ce conte cruel, la Meryl Streep québécoise représente l’archétype de la victime désignée comme Carole Laure dans Sweet country de Michael Cacoyannis où elle incarne le personnage d’Eve, emprisonnée pendant la dictature militaire grecque. Lors des scènes de torture tournées dans un stade, l’actrice est entourée de figurantes qui ont vraiment vécu ces sévices. L’œil de Carole Laure dégage alors la même animalité que celui de Catherine de Léan face à Laurent Lucas, le mari et le père tortionnaires.
Cette référence ne trouble guère mon interlocutrice qui me confie ne pas se souvenir de ses films car seul le temps de leur création la passionne. Du coup, mes questions s’envolent et moi avec. Baudruche qui se dégonfle devant une étoile lumineuse, attentive, mais impuissante face à l’effet de ses rayons cinématographiques.

Le vent de la vie

Les allers et retours dans sa cinématographie m’ont fait perdre pied. Pourtant, dans un dernier sursaut, je lui tends une photographie de 1980. La comédie musicale Fantastica ouvre alors le festival de Cannes. Carole Laure, les cheveux libres, avance sur le tapis rouge en blouse dorée et en smoking noir. Derrière elle à sa droite, Gilles Carle. À sa gauche, Lewis Furey. Tous deux souriants suivent dans un même élan la femme de leurs rêves. Blanche Neige au pays de la panthère noire. Muse et figure de proue qui incendient le palais des festivals de son sourire mutin.

Carole Laure marque un silence ému en regardant ce cliché. Je le brise. Lui dit que sur les marches souffle un grand vent de vie. Qu’elle avance comme une Esmeralda de luxe au royaume du cinéma. Que c’est la photo de tous les possibles, de tous les espoirs… Elle me sourit, me dit gentiment que c’est moi qui vois ça.

Nous évoquons avec pudeur l’élégance artistique de Lewis Furey étiqueté dandy pour l’éternité. Je lui demande si un grand amour a un pouvoir résilient dans l’existence ? Carole est catégorique. Non, un grand amour n’est pas résilient, mais nourrissant. Enrichissant. Et souhaite à tout le monde un grand amour. Elle se lève. Saisit sa rose. M’embrasse, et me murmure : « J’ai un très grand fan avec toi… ».
Puis, s’en va en dirigeant une dernière fois la fleur vers moi.

Dans le métro, je veux réécouter cette conversation. L’appareil qui ne m’aime pas a refusé d’enregistrer notre rencontre. Je ne peux m’empêcher de sourire. Si j’ai toujours pensé qu’il vaut mieux aimer les artistes pour ce qu’ils donnent que ce qu’ils sont, je m’aperçois que c’est tout le contraire avec l’admirateur déboulant avec ses gros sabots comme une mule chargée de références. Mais Carole Laure qui ignore le passé est déjà loin.
Demain, quand La capture sortira, elle travaillera à l’écriture de son quatrième film. L’adaptation de cinq nouvelles de Marie Hélène Poitras qui raconte les sombres aventures d’un cheval nommé Mignonne. Aussitôt, cela me rappelle La jument vapeur qu’elle tourne sous la direction de Joyce Bunuel en 19… Chut, Benoit. Tais-toi. Elle n’est plus là !

(1) 30 ans après son dernier show en solo, Lewis Furey chante au Cabaret juste pour rire à Montréal les 3 et 4 juillet. Il se produira en janvier 2010 au Théâtre du Rond-Point à Paris.

Vous pouvez retrouver ce portrait rencontre
sur www.ecrannoir.fr