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Il est toujours un peu dangereux de trop espérer d’un film. De la nouvelle oeuvre d’un metteur en scène (Gaël Morel) et d’un scénariste (Christophe Honoré) très doués. De la dernière incarnation d’une actrice impériale (Catherine Deneuve).

Il est toujours un peu malheureux de se rendre à l’évidence d’une impression mitigée, de sentiments dilués lors de sa vision.

Si Après lui ne déçoit pas totalement – il est de loin supérieur à certaines productions françaises dont la seule ambition est de dépasser les deux millions d’entrées – le film ne parvient pas à convaincre complètement.

Qui trop embrasse mal étreint

Camille Lachenay, libraire à Lyon, voit sa vie brisée par la disparition de son fils dans un accident de la route. Incapable d’accomplir son travail de deuil, elle s’attache à Franck, le meilleur ami du défunt et aussi le responsable du drame. La famille de Camille, symbole de l’ordre et de la norme, ne la comprend plus. Le vide se fait autour d’elle…

Suivre pas à pas un personnage tel un romancier – Camille Lachenay/Catherine Deneuve est presque de tous les plans du film – est un acte presque anti-cinématographique, mais exaltant lorsque ce parti-pris est réussi. Ce procédé exige :

– La construction de personnages secondaires qui font avancer l’intrigue, mais aussi nourrissent l’évolution du héros ciselé par leurs regards.

– Une grande rigueur d’écriture car une figure omniprésente engendre la linéarité d’un récit. C’est la présence de différents personnages qui diversifie les plages de temps racontées, mais aussi irrigue les ellipses de la narration.

Après lui pâtit de ce procédé, et plus particulièrement ses personnages :

Camille Lachenay – clin d’œil patronymique à l’univers de François Truffaut (1) – traverse le film sans les miroirs qui donneraient du relief et apporteraient de la perspective à son caractère écorché et transgressif.

Franck souffre d’une trop grande disproportion dans son traitement face à Camille. Cette inégalité fait cruellement défaut au jeune comédien Thomas Dumerchez, inégal.

Pauline (Elli Medeiros), la sœur de Camille et surtout Laure sa fille enceinte (Elodie Bouchez) sont quasiment sacrifiées dans le récit.

Pauline – le choix entre Deneuve et Medeiros est aussi inattendu qu’excellent tant elles se ressemblent – est réduite à un faire valoir.

Laure – c’est plus ennuyeux – n’a aucune scène d’accalmie, de tendresse avec sa mère.

Camille préférait-elle son fils (Adrien Jolivet) qu’elle maquille en fille avec amour le soir du drame ?… Ne peut-elle avoir une once de compassion à l’égard de son petit-fils naissant ?… Ces actes de rejet, de violence systématiques figent la mère dans une seule forme du désespoir et condamnent la fille à ne pas exister dans l’histoire.

C’est avec François Lachenay son ex-mari (Guy Marchand) que Camille lâche le plus de spontanéité.

Deneuve et Marchand – couple inédit à l’écran – sont très crédibles car chacun à la même volonté de ne jamais s’appesantir, de glisser avec grâce (Guy Marchand compare sa partenaire à un cygne) sur la pente du pathos.

Danse de mort

Dans Á toute vitesse (1996), Premières neiges (téléfilm Arte – 1999), Les chemins de l’Oued (2002) et Le clan co-écrit avec Christophe Honoré (2004), Gaël Morel a filmé de plein fouet et avec bonheur les tourments exaltés de la jeunesse.

Dans Après lui, baigné d’une lumière au grain brutal pour les comédiens, le réalisateur semble plus embarrassé avec le désarroi mature.

Morel privilégie les plans-séquences. Certains adoptent même un style délibérément « téchinéen ». Hélas, ces mouvements qui désirent traduire les soubresauts douloureux de l’héroïne produisent l’effet inverse. À force de souligner sa vigueur désespérée, la caméra retire à Camille le creux plombé nécessaire à son tourment et rive le personnage à des situations artificielles : un concert de rock, une scène de bagarre dans un bar, l’achat d’un scooter et le don de l’engin dans la rue, un rituel de mort autour d’un arbre un brin répétitif …

Gaël Morel semble oublier qu’un banal champ contre-champ met en valeur la sophistication d’un plan-séquence adaptée à l’émotion d’une situation. Faisant fi de cette diversité, il réalise une oeuvre qui parfois s’écoute filmer.

ELLE

Les rôles des comédiennes célèbres se répondent comme les multiples miroirs d’une galerie infinie.

Dans Ça n‘arrive qu’aux autres de Nadine Trintignant, Catherine Deneuve perdait son bébé et hurlait comme un animal blessé entre les bras de Marcello Mastroianni.

Dans Généalogie d’un crime de Raoul Ruiz, elle apprenait la mort de son fils par téléphone. En ombre chinoise, elle répondait des « oui… oui… » aussi mystérieux que ceux qu’elle livrait en off lorsqu’elle se donnait à Gérard Depardieu dans Le dernier métro de François Truffaut.

Dans Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, – le centième film de l’actrice dont le tournage vient de s’achever – elle interprète une mère de famille, Junon, dont l’un des enfants est mort d’un myélome.

Quant à Camille Lachenay, elle possède cette façon dépressive de se gratter le cou comme Marianne Mallivert dans Place Vendôme de Nicole Garcia.

Gaël Morel raconte que lorsqu’il vit pour la première fois son actrice préférée « en vrai », c’était pendant le tournage des Roseaux sauvages d’André Téchiné. Deneuve passait alors en amie sur le plateau. Elle apparut au jeune admirateur en jeans et les cheveux retenus approximativement par un crayon.

Fidèle à cette vision, Morel la virilise à souhait dans Après Lui. En veste de cuir noir et pantalon sombre, sans sac à main – ce qui l’oblige à retirer son fric et ses clopes de sa poche comme un mec – Deneuve avance dans le film à la fois terrienne et masculine.

Il faut la voir débouler dans un chantier au milieu de montagnes de graviers. Autoritaire et paumée comme un flic qui mène une enquête aveugle, en proie au vertige jusqu’à la perte d’équilibre.

La profondeur de l’émotion de l’actrice jaillit dans les scènes où la situation est la plus simple :

– Le choix des vêtements pour la mise en bière. Elle déplie sur le lit un pull et un jeans. Recréé ainsi le corps de son fils et s’effondre telle une Pietà dolorosa.

– La randonnée pédestre au milieu des vignes qui se transforme en règlement de compte.

– La rencontre avec une ancienne liaison du défunt venue du Portugal à qui Camille cache la mort de son fils.

– L’origine de l’appellation d’un chat qui s’achève par une série de baisers désordonnés sur le visage de Franck comme ceux que Deneuve donnait à Depardieu dans Drôle d’endroit pour une rencontre de François Dupeyron.

– Une conversation à bâtons rompus dans un parking où la libraire décline ses atouts de jeunesse : la danse du Hula Hoop et l’opulence de sa chevelure…

Pendant les prises de La reine blanche de Jean-Louis Hubert, Jean Carmet disait à propos de Catherine Deneuve qu’elle « embarquait une scène dans un seul regard ».

Deux séquences prouvent ce miracle cinématographique :

– Lors de l’écoute du CD laissé par la jeune Portugaise, Camille laisse couler ses larmes au son de Mysteries de Beth Gibbons (mention spéciale à la bande son très rock n’roll – Ed Harcourt, les Tatianas… – et aussi à la musique originale de Louis Sclavis).

– À la fin, Camille rejoint Franck dans une pension de famille portugaise.

Cette séquence est la plus belle du film car la comédienne quitte peu à peu son personnage. Elle arrive à la pension en jupe et en trench, un cabas en cuir au bras. Déjà, l’image de la libraire s’efface au profit de celle de la star.

Une fois dans la chambre où Franck sommeille, elle défait son chignon face à un miroir et libère sa blondeur. Puis, elle s’assoit doucement et veille son substitut de fils.

Dans un gros plan magnifique, la caméra contourne son visage. Caresse en plongée les paupières lourdes, le regard vert et rêveur que la comédienne nous offre. La pellicule intimidée se consume alors dans un blanc incandescent.

Camille est morte. Vive Catherine ! Depuis Deneuve, le cinéma n’est plus tout à fait comme avant…

(1) Robert Lachenay, le grand ami de jeunesse de François Truffaut, a laissé une empreinte très présente dans l’oeuvre du réalisateur :

– Sur le papier, il fut son pseudonyme quand il écrivait aux Cahiers du cinéma.

– A l’écran, il inspira René Bigey le copain d’Antoine Doinel – et aussi dans une moindre mesure le personnage créé par Jean-Pierre Léaud.

Pierre Lachenay prêta aussi son nom au héros adultérin de La Peau douce joué par Jean Desailly.