Expéditrice :
Simone Simon
La Féline de Jacques Tourneur
Hollywood – 1942

Destinataire :
Jean Marais
La Bête de Jean Cocteau
Paris – 1946

chair-animal-couverture-faux-qChair Animal,

Pour me donner à toi La Bête, j’ai marché pendant des kilomètres de pellicule en noir et blanc. Moi, La Féline, La Cat People de Tourneur, mes talons ont lacéré le bitume, fait trembler les branches des faux arbres des studios hollywoodiens. Sorcière mal-aimée à la recherche d’un ego freak, j’ai invoqué l’âme de Cocteau. L’ai supplié de me transposer dans son film, de me téléporter à l’orée de ton château, La Bête. Le poète cinématographe a fini par céder.
Comme une barrière pubienne, les sous-bois de son film s’écartent sur une clairière. Et tu m’apparais, débarrassé de ton habit de velours. À poil. Immense. Robuste. Allongé de tout ton corps. Peluche à langue d’homme qui lape l’eau de la mare, sème la pagaille parmi les bactéries mangeuses de vase.

Je quitte mes souliers, tombe mon vison noir. J’avance nue. Moi, Simone Simon au pseudo mi-fille, mi-garçon. Toi, Jeannot tel le lapin actif des contes accolé à un patronyme de marécage.
Je me rapproche de toi, La Bête. Emprisonné dans ton enveloppe animale, isolé de douleur, tu me repousses. Commandes à un vent contraire qu’il se lève. Son souffle m’immobilise, me cloue au sol, s’engouffre dans mes orifices. Délicieux d’abord, il irradie mes artères. De plus en plus brûlant, fouille mes boyaux, triture mes nerfs. Ma gorge miaule, râle, grogne. Mon sang s’échauffe, grésille, bouillonne sous ma peau. Mille aiguilles transpercent mon épiderme. Des poils surgissent de mes pores, poussent à la vitesse de l’éclair, recouvrent chaque millimètre de mon corps. Je crie, hurle, feule. Femme velue. Créature mélanine. Panthère femelle.

Photos © Michel Maidenberg Magazine Faux Q

Photos © Michel Maidenberg Magazine Faux Q

Sur mon dos soulagé par l’humidité de l’humus, les pattes grandes ouvertes vers la lune et les étoiles qui me matent, je te réclame La Bête. Ta langue repose sur l’eau. Tes yeux, deux diamants en alerte, me fixent. La nature se tait, retient son souffle. Le silence fait frémir tes courtes oreilles rondes. Seule, ta queue trahit ton désir. Elle bat tes flancs, les fouette jusqu’à la déchirure. Ton arrière-train n’en peut plus. Il se cambre sous l’impulsion de tes membres élastiques qui s’élancent, te décollent du sol pour retomber sur moi de tout ton poids. Ton ventre plein de culpabilité s’encastre dans le mien. Tu m’écrases, vocifères. Mes griffes se plantent dans tes paumes, pénètrent ta chair à chaque reproche que ton sexe m’assène.

Le vent mugit, se venge dans les arbres. Les oiseaux décoiffés, balayés criaillent comme des bébés qu’on écorche. Toutes les espèces de la forêt, du tétrapode à l’insecte, de l’anoure au mammifère, vrombissent, bourdonnent, sifflent, bêlent, beuglent, grouinent, braillent. L’écorce des troncs gonfle, grince, craque, gicle une sève épaisse. Tes poils fument. Ton regard rejoint le ciel. Tu écumes de rage, grommelles des mots humains qui ordonnent un baiser. Non, je ne romprai pas le sortilège. Je ne t’embrasserai pas. Je ne t’aime pas prince et encore moins charmant. Je ne te veux pas homme, mais bête. Je serre les crocs, esquive tes babines, détourne la gueule. Tu tentes de planter tes canines dans mon cou. Un sanglot t’étrangle. Tu suffoques, éructes. Le vent tombe. Tu pleures. Le jour se lève. Tu t’écroules. La forêt reprend ses esprits.

Des lambeaux de ma robe dégoulinent de tes mâchoires. Tu rampes jusqu’à ton habit de velours brodé de gouttes précieuses, lourdes larmes séminales. J’essuie avec mon vison ma peau de femme blanche, gluante de boue et de sueur, de foutre et de sang. J’enfile ma fourrure, chausse mes escarpins. Je m’éloigne. Déserte La Belle et la bête de Jean Cocteau pour réintégrer La Féline de Jacques Tourneur. 24 images seconde de solitude pour un monstre de série B.

Ce texte est dans le magazine transculturel FAUX Q