Sur un coup de coeur, deux frères s’offrent un voilier qu’ils baptisent Cassandra’s Dream. Une véritable folie car ils n’ont pas les moyens d’assumer ce signe extérieur de richesse.Terry est employé dans un garage tandis que Ian dirige le modeste restaurant de ses parents. Alors que le premier est confronté à une importante dette de jeu, le second s’éprend d’Angela, une ambitieuse comédienne de théâtre.
Les deux frères en manque d’argent sollicitent l’aide de leur oncle Howard qui a fait fortune en Californie. En échange d’un solide coup de pouce financier, l’oncle d’Amérique leur demande de lui rendre un « petit » service…
Hors d’Allen
Woody Allen, avec Le rêve de Cassandre, prend le contre-pied de la comédie névrosée new-yorkaise et signe là un drame antique à l’accent cockney. Avec cette trente-septième œuvre aux allures de tragédie au sens grecque du terme, l’un des plus brillants cinéastes du septième art réalise un film aussi sombre que vertigineux.
Comme le serpent du mal, Le rêve de Cassandre hypnotise le spectateur pour mieux l’étouffer dans ses rebondissements, oppressants comme les anneaux d’un reptile prédateur. Séduisant, il nous envoûte par la fluidité de son scénario et de sa mise en scène, mais dans sa seconde moitié, il nous terrasse par la noirceur sans rémission de son propos.
Comme Alfred Hitchcock, Woody Allen construit une filmographie d’une densité unique avec des périodes bien définies aux Etats-Unis, en Europe et depuis trois films, en Angleterre. Ces deux metteurs en scène sont la première star de leur film. Même quand ils n’apparaissent pas à l’écran, leur présence flotte et hante chaque plan tant l’identité de leurs images est inspirée, reconnaissable sur-le-champ.
Doté d’un physique burlesque, Hitchcock est un Hardy londonien traumatisé par son apparence. Quant à Allen, le Laurel à lunettes de Manhattan, il magouille comme il peut avec son désarroi existentiel.
Après Match point et Scoop, Le rêve de Cassandre, songe noir et cynique, clôt la trilogie britannique de Woody Allen. Le cinéaste déclare à propos de cette escapade cinématographique :
« La Grande-Bretagne possède une industrie cinématographique formidable qui n’a rien à envier à aucune autre au monde ».

Un catalogue de références plus ou moins conscientes de la part du metteur en scène alimente la richesse et la profondeur de son dernier opus.
Certains plans du Rêve de Cassandre rappellent la griffe Bergmanienne d’Intérieurs, mais au masculin. Ils nous renvoient aussi à l’atmosphère d’Annie Hall et surtout de Crimes et délits.
Le film s’ouvre dans un climat réaliste à la Ken Loach, se poursuit avec un suspense non dénué d’humour à la Alfred Hitchcock et s’achève, humide et meurtrier, à la façon de René Clément (Plein soleil) et de Roman Polanski (Le couteau dans l’eau).
Le tout mâtiné des chef-d’oeuvres de Fiodor Dostoïevski : Les Frères Karamazov pour les relations qui unissent Ian et Terry et aussi Crime et châtiment pour le poids de la faute. Woody Allen revendique ces deux dernières sources d’inspiration qui lui ont donné l’idée de cette histoire fratricide depuis de nombreuses années :
« Quiconque a lu les romans russes ne peut qu’en subir l’influence. C’est impossible d’y échapper ».
Quant à Cassandre et son fameux rêve, rien à voir avec les dons de prophétie de la fille de Priam, le roi de Troie (1). Non, Cassandre est le nom du lévrier sur lequel parie et gagne Terry.
1 Irlandais + 1 Ecossais = 2 frères anglais
Ce n’est pas un hasard si Woody Allen situe son histoire sur le sol anglais car la Grande-Bretagne, forte de sa culture insulaire et monarchique, entretient avec soin les remparts qui séparent les différentes couches sociales de sa société. Cet état d’esprit cloisonnant est le terreau idéal pour aiguiser l’acharnement des deux frères.

Terry (Colin Farrel, l’Irlandais à qui l’Angleterre semble plus porter bonheur qu’Hollywood) et Ian (Ewan Mc Gregor, l’Ecossais doté d’un sex-appeal électrisant à la Steve Mc Queen) sont nés dans le Sud de Londres. Le plus désargenté des quartiers où l’on parle le Cockney.
Terry et Ian s’aiment comme Caïn et Abel. Leur complicité fraternelle est cimentée par le même péché : l’envie. Ce trait de caractère est symbolisé par l’achat d’un bateau. Acquisition inutile et inconsidérée qui reflète leur désir d’argent et les châteaux en Espagne qu’il suppose :
– Pour Terry, bonne pâte de garagiste sexy, avoir la vie facile avec Kate (Sally Hawkins), sa fiancée ;
– Pour Ian, plus brillant et raffiné, accéder à un monde aisé où la richesse brille de mille feux.
Tout baigne comme au paradis au début du Rêve de Cassandre. Seuls sur leur bateau comme les rois du monde, Terry a de la veine au jeu et Ian rencontre la chance en amour en la personne d’Angela (Havley Atwell), belle comédienne prometteuse.

Mais bien vite, comme dans l’univers de la voile, le vent tourne. Terry contracte une importante dette de jeu. Ian, gérant du modeste restaurant de ses parents, pique dans la caisse pour voler au secours de son frère. Mais la somme est bien loin du compte nécessaire pour sortir Terry d’affaire.
Le sort leur sourit quand apparaît comme par miracle le Dieu de la famille : l’oncle Howard (Tom Wilkinson, immense de talent) alias l’oncle d’Amérique. Ce Picsou de Californie qui a fait fortune dans la chirurgie esthétique promet de les ensevelir sous une montagne d’argent en échange d’un petit meurtre, non pas entre amis, mais en famille…
Généalogie d’un crime
Woody Allen signe un drame familial dont les caractères se hissent peu à peu aux dimensions des figures que l’on rencontre dans la bible ou dans les tragédies antiques. Les personnages qui entourent et cisèlent les deux frères pendant le film sont édifiants :
Les personnages féminins :
Cette fameuse intuition revendiquée féminine leur fait cruellement défaut tant la naïveté et l’arrivisme les aveuglent. Toutes courent après une certaine image de la réussite :
– La mère (Clare Higgins) voue une adoration à son frère Howard, et s’illusionne sur la pureté de sa réussite flamboyante.
– Angela, la conquête inespérée de Ian, semble prête à tout pour réussir, y compris à « se déshabiller pour un réalisateur français ».
– Kate, la fiancée prolo de Terry, a pour seul rêve de devenir propriétaire de sa maison. Lorsqu’elle fait la connaissance d’Angela, son admiration est sans borne pour la jeune actrice. Elle se traduit par l’achat de vêtements moins cheap avec le vain espoir de gagner en élégance, donc de gommer son apparence sociale.
Les personnages masculins :
Brebis ou loup dans la société, aucun d’eux ne brille par sa profondeur d’esprit :
– Le père (John Benfield) est peut-être homme bon, mais sa résignation flirte avec la faiblesse. Ce sont sa femme et Ian qui le soutiennent. D’ailleurs, le père tremble à l’idée que son fils déserte le restaurant familial.
– Dans les modèles fondateurs de Ian et de Terry, l’oncle Howard représente l’anti-thèse du père avec sa réussite éblouissante sur la terre de tous les possibles : l’Amérique. Réussite pourtant ternie par les magouilles. Tel un Parrain (très) moyen qui revendique le caractère sacré de la famille telle une mafia, l’oncle manipule ses neveux et les pousse au crime. Derrière son paravent étincelant, Picsou n’est qu’un Satan pathétique terrorisé par la perte de son empire.
– Dans le dernier quart du film, Ian rencontre les parents d’Angela (David Horovitch et Clare Higgins). Il leur fait le grand jeu en les invitant à déjeuner au Claridge. Le père ébloui par l’esbroufe du jeune homme cède à un monologue pitoyable qui oscille entre regrets amers et désirs d’opulence matérielle contrariés.
Au sein d’une telle généalogie, il est difficile pour Ian et Terry de grandir. Si leur état d’esprit utérin les condamne à l’immaturité, il teinte ce drame d’une belle légèreté et lui offre parfois une fluidité digne d’une comédie burlesque. Quelques traits de candeur font particulièrement mouche dans les rebondissements du film. Ils apportent aux deux anti-héros des pépites de tendresse et d’empathie :
– Afin d’aider Terry dans la panade, Ian pique dans la caisse paternelle comme un gosse dans le porte-monnaie de sa mère. Honteux, il s’excuse plus tard en minimisant son geste devant son père atterré.
– À plusieurs reprises, Ian et Terry se traitent et s’auto qualifient de « minables ». Comme un leitmotiv qui les embourbe, ils ne cessent aussi de répéter : « Elle est pas chouette la vie ».
– Les attributs qu’ils exhibent pour devenir des hommes sont représentés par des jouets pour adulte : le bateau qu’ils s’offrent, Ies voitures de luxe que Ian emprunte au garage de Terry pour lever les filles, le revolver du crime fabriqué en bois, la séance d’entraînement de tir dans le garage où ils s’exercent à tuer « pour de vrai »…
Meurtre dans les jardins anglais
Une fois le meurtre accompli, cette insouciance inconséquente se transforme en friabilité psychologique. Inexorablement, c’est elle qui précipite la chute de la fratrie.
Terry se rachète alors une conscience en perdant la raison. Cette culpabilité qui le ronge, ce remord qui le grignote jusqu’à la dépression sont les seules traces d’émotions pures et responsables dans Le rêve de Cassandre.
Pourtant, dès l’apparition de l’oncle Howard, des signes bibliques témoignent de la comédie dérisoire des hommes. Comme des juges de l’au-delà, ils imprègnent la mise en scène et lancent des avertissements divins. Par exemple, trois séquences de jardin font se transformer l’Eden en jungles exterminatrices :
– L’oncle Howard entraîne ses deux neveux dans un jardin public pour leur soumettre son projet de meurtre. Soudain, un orage éclate dans les cieux. Les trois hommes se réfugient sous un saule pleureur. Le cadre serré sur chacun des protagonistes les entoure de branches qui dégoulinent. La végétation prend des allures de forêt froide, sombre et humide.
– Terry, laminé mentalement, dérange Ian alors que celui-ci parade dans une « hype party ». Ian a honte du délabrement de son frère et l’entraîne à l’écart de la belle société. Ce monde idéal tant convoité est symbolisé par un jardin anglais, espace luxuriant où la nature est apprivoisée par la créativité de l’homme, mais aussi par sa richesse. Ces séquences nimbées d’une lumière aveuglante dénoncent avec leur clarté artificielle le miroir aux alouettes qui étourdit Ian jusqu’à lui faire perdre pied.
– Le papier peint de la chambre de Terry et de Kate représente des fleurs gigantesques dans les camaïeux de marrons. Ternes et boueuses, elles cannibalisent les murs à l’image des tourments qui dévorent l’esprit de Terry. Lors de l’explication des deux frères au milieu de ce décor étouffant, un médaillon est posé sur la table de chevet qui les sépare. Une reproduction du plafond de la Chapelle Sixtine montre un détail de La création de l’homme de Michel-Ange.
Tu ne tueras point
À la fin du film, Woody Allen resserre si fort l’étau de son intrigue qu’il force les deux frères à se retrouver face à face à bord du Cassandra’s dream. Leur rêve de prospérité est devenu un cauchemar existentiel. Et cette coque de noix fragile au milieu des flots est à l’image de leur vie qui tangue au gré des évènements. Au coeur de la mer, ils sont isolés dans ce décor amniotique, originel (2). Quelle échappatoire les attend ? L’Eldorado d’une terre promise avec sa cohorte de désirs terrestres ? Malheureusement pour eux, aucune rive n’est plus en vue…
Les regards de Ian et de Terry nous renvoient alors, comme ce film abyssal, au dérisoire et à l’essentiel de nos existences. Caïn et Abel sont sur un bateau. Caïn pousse à bout Abel et inversement. Lequel des deux tombe à l’eau ?…
(1) : Selon Homère, Cassandre est la plus belle fille de Priam et d’Hécube. Apollon, épris d’elle, lui promet le don de prophétie si elle accède à ses désirs. Cassandre accepte la proposition, mais, une fois instruite, elle se dérobe. Apollon la condamne à ne jamais être crue. Dans la tragédie grecque, elle prédit en vain la chute de Troie.
(2) : Woody Allen est un réalisateur célèbre pour ses phobies, et particulièrement celle de l’eau. On imagine mal ce névrosé devant l’éternel embarqué avec ses deux comédiens à bord du Cassandra’s dream. Le cinéaste confesse à propos des séquences du film sur l’océan :
« Je n’ai jamais posé le pied sur le bateau. J’ai dirigé ses plans depuis le rivage en utilisant un moniteur vidéo ».
Courageux de tourner à l’aube de ses soixante-douze ans, Woody Allen se garde encore d’être téméraire…





















7 Ils ont dit
Merci pour ce petit mot d’encouragement sur mon blog
Le hasard a voulu que je me retrouve dans une salle de cinéma à St Lazare hier soir (peut-être à cause de la grêve) pour voir « Le rêve de Cassandre ». Je n’avais pas vu les précédentes productions de la période anglaise de W. Allen (également nommée période russe par un critique) Je n’ai pas été déçu par le scénario. J’ai même été agréablement surpris par les interprètes.
Cher Benoît,
Tu rends admirablement justice à cet excellent film, incompréhensiblement éreinté par la critique traditionnelle.
Quel oeil, quel esprit, quelle plume ! J’en reste coi.
Je t’embrasse.
William
salut Benoît,
c’est un plaisir de lire cinégotier ! merci de faire partager tes analyses pertinentes, érudites et en même temps tellement simples, tellement toi, quoi !
je t’embrasse
0livier
Je suis inconditionnelle même si ses chefs d’oeuvre restent pour moi « Manhattan » et « Tout le monde dit I love you »… Je les aime tous. C’est tellement différent, vivifiant à chaque fois malgré tout ce que je lis !!!
C’est programmé pour demain peut-être mais je l’aime déjà… Je sais, ça ne se fait pas
Bravo pour ton analyse du woody allen
sublime…
Bonsoir,
Merci beaucoup pour tes deux messages.
Cinegotier est très intéressant!
Félicitations, il faut continuer!
J’ai envie le Woody Allen du coup….
A bientôt ,
Claire