La note d’intention + le premier épisode

Une jeune femme fragilisée récupère sa fille pour le week-end chez son ex-compagnon qui a la garde de l’enfant…

Pourquoi Plus rien au pluriel ?

Parce qu’aujourd’hui les mots « séparation » et « divorce » semblent banalisés tant ils sont fréquents, je souhaite – en considérant la souffrance engendrée par ce genre de situation – me mettre à la place d’une mère fragilisée qui récupère pour le week-end son enfant dont elle n’a pas la garde.

Quelles impressions ressent-elle en retournant dans le domicile familial qu’elle n’habite plus ?
Quels sont ses rapports avec son ex-conjoint et avec sa fille qu’elle ne voit désormais qu’en pointillés ?…
Le scénario bouscule les conventions en évoquant un échec au sein d’une famille décalée :

1) C’est le père fortuné – le personnage de L’homme – qui a la garde de Marion une enfant unique,

2) Marion au seuil de l’adolescence est à la fois puérile et manipulatrice,

3) Au domicile familial, la mère – le personnage de La jeune femme – est presque une étrangère et Nejma, la gouvernante muette, supplante son rôle.

Plus rien au pluriel montre qu’une femme malheureuse peut quitter un foyer même confortable, qu’un homme abandonné souffre longtemps dans sa vanité et qu’une enfant désorientée fait comme elle peut pour exister aux yeux de ses parents séparés.

L’amour est le sentiment le plus social qui soit, et une rupture peut devenir parfois un véritable troc aux sentiments et à l’argent.
Lorsqu’une mère ne peut subvenir à la garde morale et financière d’un enfant, comment peut-elle combler son absence ?
Comment fait-elle pour céder au caprice de sa fille ?
Comment tente-t-elle d’être une « mère à part entière », même par intérim ?…

Ce labyrinthe de questions m’a permis de dessiner les traits de la jeune femme, le personnage principal de l’intrigue. Elle est fragilisée moralement, démunie socialement et ne parvient pas à se responsabiliser.

J’ai choisi de l’accompagner lors d’une visite chez son ex-compagnon. D’observer les réactions paradoxales et extrêmes d’un homme maladroit qui aime encore sa femme. D’explorer un rapport mère fille ambigu, douloureux. Une situation vouée à l’échec ?…

Paris – sept. 2000


PLUS RIEN AU PLURIEL

1. GENERIQUE

Sur fond noir, les inscriptions apparaissent. En fond sonore, deux murmures.

OFF HOMME
Marion… Marion, c’est l’heure… Il faut te lever…

OFF, soupir d’enfant ensommeillé.

OFF L’HOMME
Allez, lève-toi… Elle ne va pas tarder…

OFF MARION
J’ai pas envie d’aller chez elle…

OFF L’HOMME
Allez, fais un effort… Ton petit-déjeuner est prêt…

OFF MARION
C’est trop petit chez elle…

OFF L’HOMME
Lève-toi… Elle va arriver…

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2. RUES – EXT. JOUR

La jeune femme, la trentaine, les cheveux rassemblés dans un chignon approximatif, le regard dissimulé derrière des verres fumés, vêtue d’un tailleur et d’une paire d’escarpins à talons mi-hauts, un cabas de marque sur l’épaule, avance sur les pavés de différentes voies étroites. La jeune femme s’arrête devant un portail imposant en bois. Pousse un des battants.

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3. COUR INTERIEURE – EXT. JOUR

La jeune femme pénètre dans la cour d’une demeure ancienne et cossue. Elle retire ses lunettes. Traverse la cour. Arrive à la porte d’entrée de l’habitation. Entre dans la maison.


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4. COULOIR – INT. JOUR

Nejma, une employée de maison noire, la cinquantaine habillée de sombre, débarrasse en silence la jeune femme de son cabas. La jeune femme regarde à la dérobée L’homme, la quarantaine, vêtu style sportswear de luxe. Il est appuyé contre un mur au fond du couloir. La jeune femme avance jusqu’à l’homme.

L’HOMME
Bonjour…

LA JEUNE FEMME
Bonjour, ça va ?…

L’HOMME
Tu déjeunes ici ?…

LA JEUNE FEMME
Oui… C’est bien ce qui était prévu, non ?…

L’HOMME
Tu ne m’embrasses pas ?…


La jeune femme approche sa bouche de la joue de l’homme. Il écarte son visage.

L’HOMME
Marion est dans sa chambre. Elle t’attend…

L’homme part dans le couloir. La jeune femme emprunte la direction opposée.

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5. CHAMBRE MARION – INT. JOUR

La jeune femme pousse une porte qui s’ouvre sur une pièce sombre que seul un écran d’ordinateur allumé éclaire. Assise au bureau face à l’appareil, la silhouette de Marion, une dizaine d’années, vêtue d’un sweat à capuche, d’un pantalon façon treillis et d’une paire de baskets volumineuses. La jeune femme se dirige vers les rideaux fermés.

LA JEUNE FEMME
C’est sinistre ici. On voit rien…

MARION
Mais arrête. Je l’ai fait exprès !…

La jeune femme n’insiste pas.

LA JEUNE FEMME
Qu’est-ce que tu fais ?…

La jeune femme se dirige vers le bureau. Voit un diaporama qui défile sur l’écran d’ordinateur.

LA JEUNE FEMME
C’est génial, ça…

La jeune femme embrasse Marion sur le front.

LA JEUNE FEMME
… Bonjour, chérie…

La jeune femme s’assoit près de l’enfant. Une photographie du diaporama représente la jeune femme avec l’homme autrefois. Ils sont souriants. La jeune femme caresse les cheveux de Marion.

LA JEUNE FEMME
… Elle est où ta brosse ?…Ils sont tout emmêlés…

Marion écarte sa tête.

LA JEUNE FEMME
… Ça va, toi ?…

Sur l’écran d’ordinateur, la jeune femme apparaît avec un bébé dans les bras.

LA JEUNE FEMME

… Ah ! Cette petite robe, je l’adorais. Je l’avais trouvée dans un vieux magasin. Je me rappelle, c’était en été…

La photo s’en va. Elle est remplacée par un cliché du même bébé, à quatre pattes sur un plancher.

LA JEUNE FEMME
… Celle-là, on l’a prise au chalet !… Bébé, tu avais peur de la neige… Comme moi… C’est vrai que c’est étouffant la neige. Ça recouvre tout…


MARION

N’importe quoi. J’adore skier… T’as pensé à ma Game Boy Advance ?…

Silence.

MARION
… T’as oublié…

LA JEUNE FEMME
Non, chérie… Mais en ce mom…

L’homme apparaît dans l’embrasure de la porte.

L’HOMME
Venez à table. C’est prêt !…

L’homme quitte l’embrasure. Marion rejoint son père en courant.

LA JEUNE FEMME
Marion, attends-moi…

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6. SALLE A MANGER – INT. JOUR

OFF, jeu électronique.
Marion, assise sur le canapé face à la télévision à écran plat grand format, manipule un joystick. Sur l’écran, des personnages patibulaires s’entretuent et surmontent sans difficulté des obstacles vertigineux.

OFF L’HOMME
… Avec toi, c’est toujours la même chose… Et puis tes affaires, tu comptes les récupérer quand ?…

La jeune femme et l’homme sont attablés autour d’une daube avec garniture de légumes. Nejma achève de les servir en silence. Elle laisse l’assiette de Marion vide.

LA JEUNE FEMME

Je ne sais pas. Il faut que je m’organise … Mon studio n’est pas très grand…


L’HOMME
Minuscule tu veux dire, oui…

LA JEUNE FEMME
Marion, viens à table, s’il te plaît…

L’homme allume une cigarette.

L’HOMME

Laisse-la jouer… Ça fait quand même plus d’un an que tu as emménagé…

La jeune femme saisit l’assiette de Marion.

LA JEUNE FEMME
Je vais m’en occuper…

Elle remplit l’assiette de Marion. Se lève de table et se dirige vers sa fille.

LA JEUNE FEMME
… Tiens, mange pendant que c’est chaud…

MARION
J’aime pas ça…

LA JEUNE FEMME
Écoute, c’est très bon. C’est de la daube…

MARION

Oui, ben c’est bien ce que je dis, ce truc-là, c’est de la daube !


OFF L’HOMME
Nejma, s’il vous plaît…

Nejma arrive avec un plateau où sont posés une assiette de frites arrosées de ketchup et un grand verre de coca. Elle pose le plateau sur la table basse devant la télévision.

MARION
Génial !…

OFF L’HOMME
Qu’est-ce qu’on dit ?…

MARION
Merci Nejma…


Nejma retire doucement l’assiette des mains de la jeune femme qui, décontenancée, revient s’asseoir à la table. L’homme termine son assiette.

L’HOMME
Nejma, vous faites le café ?… Moi, j’ai plus faim…

ELLIPSE

OFF, jeu vidéo.
La jeune femme songeuse regarde la ville à travers les vitres de la fenêtre.
Elle se tourne vers Marion absorbée par son jeu vidéo, un joystick à la main. Nejma pose une tasse de café sur la table basse. La jeune femme vient s’asseoir près de sa fille.

LA JEUNE FEMME
Je peux essayer ?…

MARION
Ça m’étonnerait que tu y arrives…

LA JEUNE FEMME
Passe-le moi. On va voir…

Marion passe le joystick à sa mère qui tente de l’actionner. À l’écran, le personnage du jeu fait du sur place devant un obstacle.

MARION
Allez, bouton rouge et flèche du haut, vas-y !…

La jeune femme essaie désespérément d’animer le joystick. Sur l’écran, Le personnage s’essouffle en faisant des petits bonds.

MARION
Ah, la, la, non c’est pas vrai ! Á cause de toi, j’ai tout perdu…

Marion saisit le joystick.

MARION
…Laisse-moi faire. Tu vois bien que tu y arrives pas…

La jeune femme boit son café en regardant distraitement l’écran.

MARION
… Qu’est-ce qu’on fait ce week-end ?…

LA JEUNE FEMME
Je ne sais pas… Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?…

MARION

Ma Game Boy Pocket Advance. Comme ça je pourrais y jouer…

Sur l’écran, le personnage du jeu a retrouvé toute sa dextérité.

CUT


7. COULOIR – INT. JOUR

OFF, jet d’eau de robinet de douche.
La jeune femme avance dans la pièce sombre. Frappe discrètement à une porte.

OFF, cut jet d’eau de douche.
Elle renouvelle son geste timide. Entrouvre la porte.

OFF L’HOMME
Oui ?…

LA JEUNE FEMME
C’est moi… Je peux entrer ?…

OFF L’HOMME
Je t’en prie…

La jeune femme pénètre dans la pièce en poussant la porte derrière elle sans la refermer.


CUT

La suite au prochain épisode…