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Huacho, première réalisation de Alejandro Fernández Almendras, jeune cinéaste né en 1971, séduit dès les premières images par sa simplicité. À des lustres des effets visuels parfois chers aux débutants, ce premier long-métrage choisit le parti pris du classicisme et de la discrétion pour brosser en quatre volets le portrait des membres d’une famille : Clemira la grand-mère, Cornelio le grand-père, Alejandra la mère et Manuel, son petit garçon.Parce que Alejandro Fernandez Almendras tourne son film sur les lieux de son enfance avec des acteurs non professionnels issus de la même région, ni sa caméra, ni ses personnages cadrés serrés ne succombent un seul instant à la tentation de l’exotisme sud-américain.

Le spectateur découvre un matin, à l’heure du réveil, une famille de huacho – les « abandonnés » en chilien. Les huacho pullulent à travers le monde, et ces quatre défavorisés-là pourraient être russes, chinois, australiens, nord américains ou encore européens. Ils habitent une chaumière rudimentaire au cœur d’une campagne des plus ordinaires. Soudain, lors du petit-déjeuner, la lumière de l’électricité s’éteint. Fusibles défaillants d’une installation précaire ?… Non, coupure de courant pour cause de non-paiement.

Avec la forme d’un documentaire, cette fiction réussie suit tour à tour les traces de Clemira (Clemira Aguayo), Alejandra (Alejandra Yanez), Manuel (Manuel Hernandez) et Cornelio (Cornelio Villangran) au cours de cette journée particulière qui décide, dès l’aube, de les plonger dans l’ombre.
Cette métaphore de la lumière qui se dérobe montre combien ces huacho, sans aucun misérabilisme dans leur apparence, oscillent entre chien et loup, demeurent à la lisière de tout. À la frontière de la ville Chilan et de ses tentations inaccessibles. Au seuil de la pauvreté qui peut, d’une simple quichenaude du destin, les transformer en miséreux.

Alejandro Fernandez Almendras

En montrant les gestes les plus simples de ces êtres que nous croisons tous au quotidien sans y prêter attention, Alejandro Fernandez Almendras étoffe leur profil, alimente leur histoire sans jamais céder à la psychologie. La fabrication d’un fromage frais par la grand-mère, une robe neuve portée furtivement avant remboursement par la mère, un jeu vidéo convoité en vain par le petit garçon ou encore un piquet récalcitrant qui a raison des forces du grand-père en disent long sur les efforts incessants des protagonistes pour se maintenir au bord des flots de la mondialisation.
Le réalisateur refuse de dénoncer les méfaits de celle-ci. Il ne cède pas non plus à la nostalgie rurale. Avec humanisme et sans démagogie, il se contente d’esquisser la silhouette de quatre presque exclus.

Le mouchoir blanc qu’agite Clemira pour vendre ses fromages et la sieste à laquelle cède Cornelio à même le sol prennent des allures d’au revoir à l’agitation terrestre. Tous deux, avec leurs us et coutumes d’antan, semblent s’éloigner d’un présent qui n’a plus rien à faire avec eux. Ils laissent une mère en manque d’argent et un petit garçon par deux fois traités de « paysan » en cours de récréation.

Tel Dieu à la fin de sa création, Alejandro Fernandez Almendras fait revenir la lumière pendant le dîner des huacho. Le spectateur inquiet ne peut alors s’empêcher de penser : « Jusqu’à quand, et à quel prix ?… ».


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