Paul (Romain Duris), après avoir vécu un chagrin d’amour, revient « vivre sa dépression en paix » chez son père. Il squatte la chambre de Jo (Louis Garrel) son jeune frère. Comme un petit chaperon farfelu, le cadet va alors musarder dans les rues de Paris et vivre pour deux – au moins ! – afin de redonner la force de vivre à son aîné…
Dans Paris a les allures d’un conte, d’une fable dont les sous-bois seraient les rues de Paris et sa chaumière une tour du quinzième arrondissement avec vue sur la tour Eiffel. Tel un mécanisme d’horlogerie complexe, cette œuvre abonde de complications cinématographiques dans sa forme…Qui est in qui est out ?

Après le très inspiré 17 fois Cécile Cassard avec Béatrice Dalle et Ma mère, adaptation très « honorable » du brûlot de George Bataille avec Isabelle Huppert, le troisième opus de Christophe Honoré est un film bipolaire qui fait le grand écart entre horizontalité (Paul) et verticalité (Jo), entre vie et mort, entre immobilité et frénésie, entre rires et larmes, entre répliques de théâtre et dialogues de cinéma.

En un mot, Dans Paris chamboule et joue avec l’espace-temps : l’essence même du cinéma.

Avant d’entrer dans le vif de son sujet, le film débute par un plan fugace. Il montre Paul qui fixe la caméra. Á son côté, Jo qui le couve du regard. Paul est cerné par les yeux de son créateur et ceux de son partenaire. Ce prélude montre qu’il est dès lors l’objet central, source de toutes les attentions et intentions scénaristiques de ce film.

Au petit matin, dans l’appartement familial, nous découvrons ensuite Jo qui se réveille comme dans La maman et la putain de Jean Eustache entre deux corps endormis. Sauf que là, le personnage ne dort pas entouré deux femmes mais entre celui de son frère et de sa fiancée.

Jo ne se lève pas, mais exécute un bond de lutin pour toucher le sol. Il quitte la chambre à pas feutrés. Traverse un couloir, puis une pièce où sommeille dans un fauteuil un Nestor Burma de télévision, chanteur crooner, acteur génial oublié par le cinéma : Guy Marchand alias Mirko, le père.

Le look semi-clodo, il a un mégot oublié au bec. Son fils lui retire doucement des lèvres. L’embrasse de façon fugace et va sur le balcon. Là – en pull, en caleçon et au petit matin d’un vingt-trois décembre – le jeune homme s’adresse à la caméra. Monologue. Nous propose « une apostrophe ». Au passage, il se déclare doué du don d’ubiquité et s’impose narrateur du récit !

Quelques séquences plus tard, le cadet facétieux propose à l’aîné dépressif un pari enfantin. Paul doit rejoindre Jo dans quarante-trois minutes exactement pour admirer les vitrines de Noël scintillantes du Bon Marché !

Les dés sont jetés. Désormais, Paul – trop mal pour bouger et jouer – est condamné à l’ « in ». Jo, le trépidant, à l’ « out ». Comme dans Le lièvre et la tortue, le récit devient alors parallèle, emprunte deux chemins à deux vitesses. Et sa devise pourrait bien être : Ça sert de courir pour redonner le goût de vivre à son prochain…

My hearth belongs to my cinema’s daddies

Après le pari fraternel, nous revivons en flash-back l’histoire d’amour de Paul qui illustre à la perfection la phrase d’Honoré de Balzac : « En amour, il y en a toujours un qui souffre (Paul) et l’autre qui s’ennuie (Anna, incarnée par Joana Preiss)».

Dans ce retour en arrière, une fable de Jean de La Fontaine se profile à nouveau. Paul – véritable rat des villes – quitte le monde urbain pour aimer sa compagne – le rat des champs – à la campagne.

Les dialogues de ces séquences écrits dans un parti pris délibérément littéraire – leur musicalité fait parfois penser à Marguerite Duras – donnent l’impression que le couple s’écoute parler plus qu’il ne s’entend vraiment. S’applique à s’aimer. Commet des erreurs irréparables (Paul se lave sitôt après l’acte sexuel et Anna lui reproche de ne pas désirer « la sentir » !).

Leurs propos dans leur maison sont heurtés par une mise en scène désordonnée et brutale qui n’est pas sans rappeler celle de Jean-Luc Godard dans certaines séquences à huis clos entre Michel Piccoli et Brigitte Bardot dans le Mépris.

Le décor champêtre de fin d’automne – campagne grise et austère aux couleurs fauves foncées avec tas de fumier sur la Loire – annonce le déclin de l’histoire d’amour et de la flamme de vie chez Paul. Personnage cyclothymique, un brin complaisant, qui tente de se supprimer en avalant des comprimés et en photographiant son acte.

Retour à Paris. Sur son chemin vers le Bon Marché, Jo rencontre trois jeunes femmes qui le détournent de son but : une brune, une rousse et une blonde. Et tel Antoine Doinel – la référence au personnage est formidablement évidente – le jeune homme fait les quatre cents coups dans les rues de Paris.

Vêtu comme un arlequin à la Marivaux version treillis d’aujourd’hui, Louis Garrel – la révélation de ce film – délaisse les rôles ténébreux et endosse la fantaisie à la perfection. II saisit avec un instinct intrépide chaque situation. S’empare avec audace des dialogues ciselés de Christophe Honoré. Brise leur rythme, les précipite ou les distancie dans un regard.

Collé sur son lit dans un chandail seventies marron triste et en caleçon d’un blanc douteux, Paul se répand. Souffre dans sa barbe fournie.

Romain Duris, comme un animal malade dans une cage, semble emprisonné dans le champ étroit et clos – sa chambre et son lit principalement – que lui offre la caméra. Ce périmètre qui contient son état dépressif apporte au comédien un abandon qui l’apaise, une langueur qui gomme sa fébrilité habituelle. Il donne à ce rôle écrit en creux et dont la dynamique est mineure, une palette mature et inédite. Peut-être sa plus belle « dé-composition »…

Alors que Jo musarde sur son parcours « out », Paul avance sur son chemin « in ». Certains signes – moments grâcieux dans le film – montrent qu’à son corps immobile et défendant, Paul reprend quelques poils de la bête :

1) Cambodia interprété par Kim Wilde.

Paul, la trentaine, a assez vécu pour s’attendrir sur un disque ancien qu’il découvre dans la chambre de son frère. Il interprète alors ce tube en « yaourt » dans une grâce enfantine – celle de l’instant présent – qui l’éloigne un moment de son mal de vivre.

2) La claque de Mirko.

Lorsque Paul raconte à son père sa seconde tentative de suicide – noyade dans la Seine digne de Catherine, l’héroïne de Jules et Jim – Mirko le gifle. Paul, surpris par ce geste d’amour impuissant, éclate de rire comme un enfant à la fois arrogant et attendri.

3) Le conte d’enfance.

Jonathan qui a tenté d’imiter la noyade de son frère pour faire littéralement corps avec lui et sa souffrance, retourne au bercail dans la nuit. Il rejoint Paul sur son lit.

Le benjamin demande alors à son grand frère de lui lire une histoire « comme quand il était petit ». Un conte où il est question de petit lapin (comme Jo qui court dans les rues de Paris) et d’un loup qui a peur de lui-même et de ses semblables (comme Paul le fragile avec son physique de canidé).

Cette ultime réminiscence de l’enfance permettra à cette famille d’hommes de fêter Noël – avec un sapin de Noël dont les guirlandes électriques se dénudent – non pas normalement, mais d’une façon pudique et « liée ».

Masculin féminin

Si les caractères masculins sont les principales figures de Dans Paris, les personnages féminins apparaissent en pointillés ou alors n’existent que par leur absence. Elles incarnent les archétypes de la féminité qui va de l’ingénue à la femme virile.

Les ingénues :

1) Claire, la sœur décédée.

L’arlésienne de l’histoire avec « ses journées de larmes » qui l’ont menée au suicide. Symbole de la féminité fragilisée dans cette famille. Claire, à sa façon, a déserté l’antre familial tout comme la mère…

2) Alice, la fiancée de Jo.

C’est avec elle que le jeune homme est le plus « Doinelien » dans son irresponsabilité et dans son infidélité. Le couple s’engueule, rit, joue au patinage artistique et fait même reluire « pour du beurre » le dôme des Invalides !

Lorsque les jeunes gens sont au lit, c’est pour lire comme dans Domicile conjugal de François Truffaut (sauf que là, l’amoureuse ne lit pas…). D’ailleurs, la comédienne Alice Butaud n’est pas sans rappeler la candeur volontaire de Claude Jade…

3) Judith El Zeine, l’apparition muette dans la vitrine illuminée du Bon Marché.

Blonde, en tailleur bleu pâle, Demyenne et Deneuvienne comme échappée des Parapluies de Cherbourg…

Les femmes viriles :

1) La mère.

Formidablement interprété par Marie-France Pisier, ce personnage passe en invitée dans l’appartement familial comme dans le film. Cette mère copine et atomique qui tangue entre complicité forcée et absence insurmontable a raté son coup dans les grandes largeurs avec sa progéniture.

Une des séquences du film les plus tendres est celle où la mère vient « partager la soupe » de Mirko, son ex-mari. Les images de Cousin, Cousine de Jean-Charles Tachella se superposent alors à celles de Dans Paris.

Christophe Honoré a ressenti certainement un trouble délicieux – le cinéma est aussi constitué de ces émotions-là – en réunissant ce couple vedette des seventies. Souvenez-vous… Guy Marchand en mari déjà à la dérive dans Loulou de Maurice Pialat et Marie-France Pisier qui avait perdu sa petite fille dans L’amour en fuite de François Truffaut…

2) Anna, l’amour perdu de Paul.

Le corps androgyne et à la mâchoire carrée, elle emprunte des attitudes réservées généralement aux hommes lorsqu’elle rompt avec l’aîné.

Plus tard dans le film, comme le dernier spasme de tendresse qui conclut leur histoire d’amour, le couple interprète par téléphone un duo chanté. Cette bulle aussi inattendue que magique rappelle les chansons écrites par Michel Legrand et Jacques Demy dans Les demoiselles de Rochefort et aussi Catherine Deneuve et Serge Gainsbourg murmurant Dieu fumeur de havanes.

3) Helena Noguera, l’allumeuse à la mobylette.

Sexy et brune en diable, elle drague Jo dans un tunnel et l’entraîne illico chez elle sur son divan ! La Brigitte Bardot de Harley Davidson n’est pas très loin ainsi que celle – cheveux de jais – du scopitone de Comic strip.

Homosensualité fraternelle

Une fois toutes ces références déclinées, il faut rendre à César ce qui lui revient et remercier Christophe Honoré pour sa liberté d’écrire, de tourner et de monter un film de pur cinéma dont les séquences semblent inventées sur l’instant comme celles de Festen de Thomas Vinterberg !

Dans Paris – de l’immobilité de Paul jusqu’à l’agitation de Jo – est traversé par une vitalité jubilatoire qui ne se dément jamais. Au fil du parcours effervescent de Jo, mais aussi – et là réside toute la difficulté – dans celui souffrant et plombé de Paul.

Le travail sur l’arrière-plan social n’est pas à négliger tant il est méticuleux. Paul qui revient vivre chez son père traduit la difficulté de se loger dans la capitale. Dans le film, les vitrines de Noël côtoient les tentes des SDF…

En filigrane est aussi soulignée la frontière fragile qui sépare – mais unit aussi – Paul l’apathique et Jo l’optimiste turbulent (pour mieux échapper aux griffes de la mort qui plane sur sa famille ?…).

Une séquence fugace exprime parfaitement ce lien ambivalent. Sur le chemin du retour, Jo marque un arrêt dans sa course devant les affiches de Last days de Gus Van Sant et de History of violence de David Cronenberg. Il sourit alors à la caméra et semble ainsi déjouer les plans suicidaires de Paul, résumés par les titres de deux chefs-d’œuvre de 2005.

Les reflets dans les glaces, les déconnections entre les images et le son reflètent une quête d’identité chez les personnages (Paul s’habille dans les vêtements de Jo avant de se jeter dans la Seine). Quant à la poésie urbaine du film, elle est rythmée par un jazz très « cave de Saint-Germain-des-Prés ». Musique d’hier qui flotte sur les eaux nocturnes de la Seine avec leurs tapis de diamants lumineux (mention spéciale à Alex Baupain qui avait déjà commis la b. o. mémorable de 17 fois Cécile Cassard).

La tanière du père et des deux frères est si justement, crûment restituée que nous respirons presque les odeurs de ce repaire masculin : l’humidité de la salle de bains, les tissus râpés et les moquettes élimées façon seventies, la soupe qui chauffe, les cendriers froids… (enfin un film où l’on ne cesse de griller des cigarettes. Fumer ne nuit pas à la santé du septième art puisque c’est le plus beau geste de cinéma !)

Á la fin du film, Jo retrouve Paul sur son lit. Nous sentons alors l’odeur de leurs corps et celle des draps. Les aisselles et les pieds du cadet qui ont couru ainsi que le gras de ses cheveux traversés par l’air pollué de Paris. La transpiration de l’aîné et la moiteur de son caleçon qui ont longtemps demeuré dans la chaleur du lit…

Et lorsque Paul lit un conte pour enfant à la demande de Jo, les deux héros ressemblent aux deux animaux de l’histoire : un loup tout doux et un gentil petit lapin. Les deux frères se serrent enfin dans leur lit-nid et se tiennent chaud au cœur de l’hiver : la saison qui fait mourir l’amour de froid…

Cette oeuvre qui sent bon, qui sent vrai le don de soi, la jubilation et la désespérance, la légèreté et la profondeur, est le film le plus abouti de Christophe Honoré : artiste autodidacte et inventeur de ses propres codes de cinéma qui saisit à bras le corps de si belles références pour en faire un bouquet d’artifice jamais poseur ou pédant.

Ce jeune réalisateur, cet écrivain pour petits et grands semble s’être mis en état d’urgence pour créer des courts-circuits inspirés entre la cérébralité statique de Romain Duris-Godard et l’instinct galopant de Louis Garrel-Truffaut.

Pour Dans Paris, Christophe soyez honoré !