Ne nous faisons pas d’illusions au moment où elle nous imagine, la réalité devient notre ennemi numéro un.

Michelangelo Antonioni

L‘affiche du 62e Festival de Cannes créée par Annick Durban semble, selon son auteure, « ouvrir une fenêtre sur la magie du cinéma et invite au rêve… ». En guise de coup d’envoi cannois, Scénargotier propose un court-métrage de fiction inspiré du photogramme du chef-d’oeuvre de Michelangelo Antonioni : L’Avventura (1960).

Cannes_2009_-poster-antonioni_avventura_vitti

INT. JOUR – CHAMBRE D’HOTEL
Les images sont en noir et blanc et l’héroïne ne dévoile jamais l’intégralité de son visage.
Des murs blanchis à la chaux, un mobilier sommaire, un portrait du Christ avec un rameau séché évoque le sud, sa solarité et ses croyances.
Dans le lit, deux corps : un homme endormi, la bouche entrouverte, les joues et le cou mal rasés, les cheveux hirsutes. À ses côtés, une jeune femme coiffée d’un chignon blond en bataille. Une partie de son visage est cachée par les draps. Ses yeux dévisagent l’homme.
Elle s’assoit avec précaution sur le rebord du lit. Son pied frissonne au contact de vieilles dalles de tomette craquelées aux jointures. Son deuxième pied rejoint le premier. Ils s’attardent, se cambrent, profitent de la fraîcheur avec délectation.Par-dessus son épaule, les yeux de l’héroïne glissent le long du corps de l’homme : le torse velu, le gras du ventre à moitié recouvert par les draps, le sexe gonflé qui forme une bosse à travers le tissu.
La lumière du jour d’une force aveuglante filtre à travers les persiennes. Les pieds de l’héroïne parviennent à une chaise rustique où une robe noire en mousseline est posée en boule. Sur le sol, une combinaison en nylon qui rappelle les stars italiennes des années 1960. La main de la jeune femme frôle la mousseline, file vers la combinaison, s’arrête, revient vers la robe.
Vêtue de la robe noire à bretelles, la protagoniste achève de recoiffer son chignon en se dirigeant vers la porte. Elle jette un dernier coup d’œil vers l’ensommeillé. Sa main tourne la poignée avec précaution. 

INT. JOUR – COULOIR HOTEL
L’héroïne emprunte un vieil escalier en bois à la rampe vermoulue. Ses pas sont attentifs à ne pas dissiper le silence enveloppant. Seuls quelques craquements accompagnent sa descente. 

INT. JOUR – HALL HOTEL
La jeune femme avance dans un décor théâtral composé de panneaux de bois ouvragés séparés par des rideaux de velours rouge. Cette surcharge contrarie l’ambiance du sud et rend l’atmosphère étouffante.
Elle s’approche d’un comptoir où la standardiste dort sur ses deux bras repliés comme si elle faisait la sieste. Au bout du hall, dans le champ visuel de la protagoniste, deux grooms débraillés sommeillent l’un contre l’autre. À leurs pieds, quelques bagages gisent sur le sol. L’un crache des sous-vêtements féminins.
L’héroïne se dirige vers les grooms. Ils ressemblent à deux soldats morts au front. La main de la jeune femme s’approche de l’épaule de l’un. N’ose le toucher. Elle claque des doigts sous le nez de l’autre. 

INT. JOUR – REFECTOIRE HOTEL
L’héroïne pénètre dans la pièce baignée par une lumière aveuglante. Ses yeux clignent. Elle met sa main en visière et découvre les boiseries ouvragées qui l’entourent. À leur sommet, des poupées folkloriques et des céramiques italiennes.
Elle se dirige vers la baie ouverte. Un arrêt sur image exprime sa stupeur. De dos, elle fait face à un espace immaculé, incandescent. 

INSERT REVE
Cet espace ressemble à une mer de glace, de lait ou de sucre?… Il appelle à sa traversée, à la tentation. Comme dans la Bible où la femme de Loth est changée en statue de sel lorsqu’elle se retourne pour regarder la ville de Sodome malgré l’interdit de Dieu.
Soudain, des diamants transpercent les avant-bras de l’héroïne. Ils gravitent sur sa peau, s’assemblent et deviennent deux bracelets lourds, symétriques, scintillants de mille feux. La mousseline de la robe noire s’allonge. Dans un déchirement, elle se fend jusqu’au bassin de la jeune femme.

OFF

Cliquetis innombrables d’appareils photo.

Des taches de sang apparaissent et s’élargissent sur l’espace blanc. Guidée par ces auréoles, la protagoniste avance. Au fil de ses pas, les taches s’ordonnent et se transforment en tapis rouge.


OFF
JOURNALISTES

(crient comme dans un photo call)
Monica ! Léa ! Monica, par là ! Léa, regarde-moi !

Le rouge du tapis se transforme en braise. L’héroïne avance comme un fakir. Dans un effet spécial irréaliste, sa silhouette prend feu et devient un bouquet de flammes qui se met à flotter. Sous ce bûcher aux vanités, les braises du tapis sont absorbées par le sol qui redevient blanc. La torche n’est plus qu’une fumée sombre. Elle se dissout dans l’air.

OFF

Les cliquetis des appareils et les voix des photographes s’évanouissent. Fondu au blanc.

OFF L’HEROINE

(murmure avec un accent italien)
Mais que sont devenues Monica Vitti et Léa Massari ?…

RETOUR REALITE
La jeune femme se tient face à la baie ouverte. Un arrêt sur image exprime sa stupeur. De dos, elle fait face à un espace immaculé, incandescent.

FINAL CUT