Je crois que si l’on veut devenir créateur, on est condamné à créer des créatures.

David Cronenberg entretiens avec Serge Gründberg
Éditions des Cahiers du Cinéma

David Cronenberg est né à Toronto le 15 mars 1943. Très attaché à sa ville d’origine, il y vit encore aujourd’hui avec sa femme Carolyn Zeifman, épousée en 1979. Le couple a deux enfants, Caitlin photographe et Brandon, réalisateur, lequel a fait une entrée remarquée dans le monde du cinéma, en 2012, avec Antiviral. D’une première union avec Margaret Hindson, épousée en 1970 et dont il a divorcé en 1977, est née Cassandra, laquelle s’est retrouvée l’héroïne bien involontaire de Chromosome 3. Ce film dans lequel le héros Franck Carveth veut retirer sa fille des mains d’une mère abusive fait référence à l’expérience vécue par le réalisateur avec sa première femme.

Cronenberg tourne tous ses films à Toronto. Excepté pour Frissons, Rage et Scanners à Montréal, les extérieurs de The Dead Zone à Niagara-on-the-Lake, Fast Company en Alberta, Les Promesses de l’ombre à Londres.

Cronenberg appartient à une famille d’intellectuels et d’artistes. Son père, Milton après avoir été libraire est devenu journaliste et écrivain. Il a tenu durant 25 ans une chronique philatélique au Toronto Telegram et a publié  des nouvelles dans le magazine True Detective. Sa mère Esther Sumberg est pianiste professionnelle. Elle accompagne des compagnies de ballet et des chœurs. David hérite de ces deux passions, il pratique la guitare classique jusqu’à l’âge de 12 ans et songe longtemps à devenir écrivain. À 10 ans, il se met en tête d’écrire un roman, projet qu’il abandonne au bout de quelques pages. À 16 ans, il envoie une nouvelle au Magazine of Fantasy and Science Fiction, la nouvelle n’est pas publiée, mais l’auteur est vivement encouragé à poursuivre. Il écrit d’autres nouvelles sans pour autant chercher à les faire publier.

Chromosome 3
Samantha Eggar dans Chromosome 3

Ses parents sont d’avides lecteurs et possèdent une bibliothèque riche et variée. David peut y piocher à volonté et sans la moindre contrainte. Ses auteurs de prédilection sont Henry Miller, William Burroughs et Vladimir Nabokov. David s’intéresse à la nature, aux animaux (les chats) et aux insectes : comment en douter après avoir visionné Naked Lunch ? Il aime les voitures de sport et les motos, les Ducati tout particulièrement. Fast Company témoigne de cet engouement pour les bolides.

Cronenberg commence des études scientifiques avant de bifurquer vers la littérature, deux centres d’intérêt que l’on retrouve dans son cinéma. On ne compte plus les films qui présentent des expériences scientifiques ou des personnages de savants. Idem pour le nombre d’adaptations littéraires qu’il signe : Naked Lunch d’après Burroughs, The Dead Zone d’après Stephen King, Crash d’après J.G. Ballard, Cosmopolis d’après Don De Lillo… Et il réécrit toujours les scénarii qui lui sont proposés. Le cinéma, il y vient presque par hasard, par l’intermédiaire d’amis qui ont joué dans des films et d’autres, dont Ivan Reitman, avec lesquels il crée une coopérative de cinéma.

L’œuvre de David Cronenberg a longtemps suscité indifférence voire mépris et rejet, en particulier au Canada anglais. Les gens s’en prennent à ses films quand ils critiquent le gaspillage de l’argent du contribuable via l’octroi de subventions par la SDICC (Société pour le Développement de l’Industrie Cinématographique Canadienne).
Ce n’est plus le cas aujourd’hui et son œuvre est unanimement reconnue pour la profondeur de sa réflexion et sa cohérence thématique. Le réalisateur ne cesse de revenir et de développer des sujets qui le passionnent : le double avec les frères de Scanners, Brundle-homme et Brundle-mouche dans La Mouche, les frères Mantle dans Faux-semblants ; la sexualité dans Frissons, film dans lequel un parasite accroît le désir sexuel ; le danger de la contamination dans Rage et dans Chromosome 3 ; le rapport inquiétant que l’être humain entretient avec les machines dans le monde contemporain dans Crash et eXistenZ ; le pouvoir aliénant des média  dans Videodrome ; le corps humain comme terrain d’expérimentation, les transformations du corps et de la chair humaine et l’apparition incontrôlée de nouvelles formes de vie.

Cronenberg a exploré ses thèmes de prédilection dans des films qualifiés d’horreur ou fantastiques puis dans des films qui mettent en évidence de plus en plus les contradictions de la psyché au sein de l’individu. Une évolution plus qu’une rupture tant les premiers films, au-delà des genres de l’horreur, du gore et du fantastique, s’employaient déjà à sonder les névroses et les phobies de la société occidentale.

La mouche
Jeff Goldblum dans La Mouche

La Mouche, seul film de David Cronenberg entièrement financé par Hollywood mais tourné à Toronto, apporte à son auteur la reconnaissance internationale et lui offre son plus grand succès commercial. Reconnaissance qui sera confirmée par le succès public et plus encore critique de Faux-semblants. Ce film s’inspire d’un fait divers, celui des Frères Marcus, deux gynécologues new-yorkais, homosexuels, retrouvés morts dans leur appartement. Il reprend aussi des thématiques esquissées dans des textes de jeunesse de du réalisateur, Roger Pagan, gynecologist et Pierce dans lequel on trouve un tueur en série psychopathe. Ce film est le premier de Cronenberg à prendre à bras le corps l’horreur psychologique tout en poursuivant le développement de ses thèmes favoris.

La cohérence de l’œuvre de David Cronenberg est certes thématique mais elle est aussi artistique et visuelle. Résultat d’une longue fidélité à des collaborateurs : sa sœur Denise Cronenberg, costumière depuis La Mouche ; Howard Shore musicien depuis Chromosome 3 (à l’exception de The Dead Zone) ; Peter Suschitzky, directeur photo depuis Dead Ringers ainsi que Bryan Day, ingénieur du son, Ronald Sanders, monteur et Carol Spier, directrice artistique, ces trois rencontrés sur le tournage de Fast Company. Bryan Day travaille jusqu’à Chromosome 3 et Carol Spier jusqu’à Promesses de l’Ombre ; les acteurs Jeremy Irons (2 films), Viggo Mortensen (3 films), Vincent Cassel (2 films), Sara Gadon (2 films) et Robert Pattinson qui rempile pour Maps to the Stars ainsi que Sara Gadon.

Les promesses de l'ombreViggo Mortensen dans Les Promesses de l’ombre

En 1999, David Cronenberg est Président du jury du festival de Cannes ; là encore, il affirme sa cohérence, son refus du compromis, son non-conformisme n’hésitant pas à accorder à Rosetta des frères Dardenne la Palme d’or et le Prix d’Interprétation féminine à Emilie Dequenne ex-aequo avec Sévérine Cannneele pour L’Humanité de Bruno Dumont, film auquel il décerne le Grand Prix du Jury et le Prix d’interprétation masculine à Emmanuel Schotte. Palmarès qui ne fit pas l’unanimité. Loin de là !

Le cinéaste a tourné des films pour la télévision. Il a fait l’acteur dans ses propres films et dans ceux d’autres réalisateurs. On ne compte plus les projets que Cronenberg n’a pas pu ou pas voulu réaliser : Total Recall, Le retour du Jedi, Top Gun, Robocop, Basic Instinct 2 sans parler d’un projet avec l’artiste française Orlan. La plasticienne qui utilise son corps comme scène artistique devait le laisser filmer sa dernière opération. Aux dernières nouvelles, David Cronenberg va réaliser son rêve de jeunesse : devenir écrivain. Un roman dont on ignore autant le titre que le thème doit paraître au cours de la prochaine année.
Au fur et à mesure d’une œuvre riche et intense qui ne cesse d’évoluer et de grandir David Cronenberg a élevé le mauvais genre au rang de noble art.

Simone Suchet
Auteure, écrivain, journaliste de cinéma
Coordinatrice de l’événement David Cronenberg organisé en 2000 à Paris par le Centre culturel canadien, les Cahiers du Cinéma et le Festival d’Automne.