présente
“ TU M’AIMES-TU ? ”
Scènes de couple au Québec

Marie pis Jean s’rencontrent.
Y sont tousseuls, chacun d’leu’ bord,
pis après, toué deux.
Y s’adonnent ben pis y vivent ensemb’.
Y rient, Y s’découvrent, y s’ déçoivent,
pis pour finir, y s’séparent.
En toué cas, on verra ben…

Marie et Jean se rencontrent.
Ils s’accordent vite et vivent ensemble.
Ils rient, se découvrent,
souffrent, se déçoivent et se séparent.

L’un manque alors à l’autre.
Marie et Jean se retrouvent
pour un
nouveau départ.
Enfin, peut-être…

L’histoire d’une créadaptation

En 1996, je découvre différents morceaux choisis du théâtre québécois écrits par :

Jovette Bernier Elisabeth Bourget Robert Marinier
Claude Meunier Lorraine Pintal
Louis Saïa Louise Saint-Pierre Daniel Simard

Séduit par le rythme et la fluidité, le propos et la justesse de ton de ces scènes, je les colle, les adapte, puis ajoute quelques textes originaux. Et ce patchwork aux allures de scénario devient alors une véritable créadaptation : « Tu m’aimes-tu ? » (scène de couple au Québec).

Cette comédie aigre-douce raconte l’histoire sentimentale qui unit deux héros canadiens : Marie et Jean. Elle prend le parti de mettre en lumière, au fil du temps, les querelles conjugales qui ponctuent le parcours accidenté de ce couple.

En découvrant ce texte, tous les auteurs sont réjouis de découvrir leur travail d’écriture dégagé de leur premier contexte qui prend soudain un relief inédit. Et tout au long de son parcours, ce spectcle rencontre la faveur enthousiaste du public et le soutien de nombreuses critiques en gagnant sur deux fronts :

– une unité de ton qui évite l’impression disparate du collage des textes ;
– la conquête du temps qui passe grâce à la structure elliptique de la pièce.

Un film d’amour au théâtre

J’ai une méfiance instinctive de tout exotisme. Un accent, aussi séduisant soit-il, me fait toujours l’effet d’un voile qui recouvre et éloigne l’émotion. Mais cette écriture québécoise rapide et précise, directe et concrète m’inspire une mise en scène physique et sensuelle. Une partition où les corps parlent autant que les mots. Prennent à toute allure des virages de comédie où le rire se transforme en émotion en deux répliques et trois mouvements.

Comme dans les comédies américaines des années 1940, la pudeur et la vulnérabilité des personnages se ressentent sans s’appesantir derrière la légèreté et la saveur imagée des dialogues. Et culture québécoise oblige, c’est Marie qui porte la culotte des sentiments alors que Jean tente d’attraper le désir qui tourbillonne et fout le camp !

Loin des coulées d’érable

Nos deux héros qui ne quittent jamais totalement le plateau se lancent dans des joutes verbales endiablées comme si nous les observions dans l’intimité de leur chambre : l’arène scénique et symbolique de leur amour.
Les deux lits qui composent le décor sont collés au début de l’idylle, mais s’éloignent peu à peu au fil des chicanes.

Quelques chorégraphies, une musique loin des coulées de sirop d’érable et des bûcherons surhumains ainsi qu’un un éclairage vert ensoleillé virant au bleu électrique lors du gel des sentiments, enrobent le spectacle d’une façon sophistiquée.

Energiques et turbulents, sexy et attendrissants, Jean et Marie nous montrent – tambour et cœur battants – nos courages et nos faiblesses, nos certitudes et nos doutes amoureux !

le créadaptateur + le metteur en scène

Sur la scène, deux lits collés qui ne forment qu’un et deux chaises placées devant.
Noir.
OFF, Beauty Ruichy Sakamato

Une jeune femme MARIE et un jeune homme JEAN apparaissent assis sur les chaises.
Ils commencent une chorégraphie contemporaine. La danse se transforme en fantasme. Sous les yeux du jeune homme, la jeune femme sort un mouchoir, caresse son bras, son épaule et son visage. Elle laisse tomber le mouchoir.
OFF, un train en marche gagne sur la musique.
La réalité reprend ses droits. Jean et Marie voyagent de nuit dans un compartiment imaginaire.
OFF, le train meurt doucement.
Jean aperçoit le mouchoir sur le sol. Il le ramasse, le sent en douce, et le tend à Marie.
JEAN

Excusez-moi, Mademoiselle, est-ce que ce serait pas votre mouchoir par hasard ?

MARIE
Pardon ? … Ah oui, merci…
Marie, faussement étonnée, prend le mouchoir. Jean sort un briquet de sa poche et l’allume aussitôt.
JEAN
Est-ce que vous désirez du feu ?

MARIE
Non merci… Je fume pas.

JEAN
Ça tombe bien ! Moi, non plus…

Marie laisse Jean en plan avec son briquet. Le jeune homme se décourage, et ignore Marie. Marie prend la relève. Elle commence à observer Jean du coin de l’œil. Tout à coup, elle se rue sur lui.
MARIE
Est-ce que j’aurais pas une poussière dans l’œil ?

JEAN
Vous ? …

Jean regarde dans l’œil de Marie.
JEAN

…Comment pourriez-vous avoir une poussière dans votre œil ?… Ça prend pas la poussière des beaux yeux de même…

MARIE
Est-ce que vous parlez comme ça à toutes les femmes ?

JEAN
Non…

MARIE (ironique)
Ah ! Bon…

Un silence troublé s’installe.

JEAN
Qu’est-ce que vous diriez d’être la mère des mes enfants ?

MARIE (déconfite)
Vous avez des enfants !

JEAN
Non… Je parlais de nos enfants !

MARIE
Nos… Nos enfants ?!?

Tous deux éclatent de rire. Jean s’efface dans l’ombre. Marie demeure seule dans la lumière.
JEAN (OFF)
La première nuit que cette fille a dormi dans mes bras, j’ai rêvé aux hommes qu’elle avait connus avant moi… On faisait l’amour sur un grand lit tout blanc, pis tous ses chums veillaient sur nous autres en nous applaudissant ! Quand je me suis réveillé, j’ai pensé : « Aïe, ça c’t’un beau présage ! ». Ben oui, c‘t’à cause de cette succession d’hommes pis d’histoires, qu’elle est arrivée dans ma vie, telle qu’elle est : ombrageuse pis joyeuse en même temps, timide et audacieuse, définitivement !

Marie s’efface. Jean apparaît dans la lumière.
MARIE (OFF)
Moi, c’est son front qui m’a émue en premier. Son grand front large et rond comme la lune, pis son regard qui semble entretenir des liaisons intimes avec les étoiles… Ce gars-là est pas beau, y est mieux que ça ! Y est doux pis lumineux comme un soleil de dégel au printemps. C’est pas un être humain à mes yeux, c’est l’univers entier à lui tousseuls…
Plein feu sur le couple.
MARIE
… Dès que je l’ai vu, je l’ai voulu !…

JEAN

… Pis elle m’a eu ! Cette fille, au niveau des sentiments, pour sûr c’t’une battante !… Elle m’a pris d’assault pis chus tombé raide. Ma blonde, c’ t’une guerrière de l’amour ; elle m’a bouté hors de l’armure du célibat, pis j’adore ça !

MARIE
A ses côtés, j’trippe à fond !

JEAN
C’qui m’arrive, ça pas d’bon sens…

MARIE
… Ensemble, toué deux…

JEAN
…Pour le meilleur comme pour le mieux…

MARIE
…Lui…

JEAN
…Elle…

JEAN + MARIE
…Et notre histoire au milieu !

Jean et Marie se regardent amoureusement. Ils se lèvent. Se prennent par la main, et avancent solennellement sur le devant de la scène.
OFF, chants d’oiseaux.
JEAN
Jean, mon nom.

MARIE
Moi, c’est Marie.

JEAN
Je t’aime, Marie.

MARIE
Moi aussi, Réjean.

JEAN
Jean…

MARIE
Jean !…Pardon…

Eperdus, ils se regardent dans les yeux. Soudain, ils se jettent l’un sur l’autre et s’embrassent avec fougue. Ils se déshabillent à la hâte. Ils se précipitent vers le lit et s’endorment, enlacés.
OFF, les oiseaux s’effacent.
L’éclairage évoque la lumière d’un petit matin. Marie s’éveille alors que Jean dort à poings fermés.

La suite au prochain épisode…