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Cher Bernard-Pierre,

On vient de me dire que vous êtes parti pour toujours. Avec votre mort, c’est aussi un petit bout de moi qui s’en va. Il y a vingt ans environ, vous avez interprété Hôtel des mortes saisons sur France Culture, la première pièce de théâtre que j’ai écrite.

J’avoue que vos yeux rapprochés d’un bleu métallique m’impressionnaient beaucoup, m’effrayaient même un peu. Pourtant, les mots qui s’échappaient de vos lèvres dessinées de deux traits se voulaient bienveillants. Dès la première lecture, il vous arrivait de quitter le texte pour me lancer plein de malice : « Cette histoire devient ambigüe, mon garçon ! ».

Bernard-Pierre Donnadieu

Vous interprétiez le rôle du vilain sans lequel aucune intrigue n’est possible. Pour faire frémir l’auditeur, nous avions convenu d’adoucir votre voix au maximum. Le résultat fut stupéfiant. Votre timbre placé sur le souffle crissait avec la cruauté du grain de sable dans le creux de la dent !

Abonné aux méchants
La passion Béatrice de Bertrand Tavernier (1987)

Puis, selon les paroles de la chanson de Jules et Jim, le tourbillon de la vie nous a pris de force. A chaque fois que je croisais votre image sur le grand et le petit écrans, je ne pouvais m’empêcher de songer combien votre destin avait épousé celui de votre personnage dans Le retour de Martin Guerre.

A cette époque de cinéma, il ne devait pas avoir assez de place pour deux ogres blonds : vous et Gérard Depardieu, l’usurpateur de votre identité dans le film de Daniel Vigne. Depardieu et Donnadieu : deux patronymes à éclipse. Gérard le solaire programmé pour dévorer sa « part de Dieu ». Vous, plus à l’ombre et voué à offrir votre « don à Dieu ».

Baye entre deux ogres : Depardieu & Donnadieu
Le retour de Martin Guerre
de Daniel Vigne
(1982)

Aux trop rares occasions de vous applaudir sur les planches, vous ne manquiez jamais d’évoquer Hôtel des mortes saisons, expérience théâtrale beaucoup plus importante pour moi que pour vous.

Si l’au-delà a l’élégance de nous prendre en charge à la façon d’un hôtel, je vous imagine pour l’éternité dans une auberge opulente. Quant à votre morte saison, je la souhaite capiteuse comme le miel. Si douce et si caressante qu’elle parviendra à faire fondre la fière écorce de Donnadieu pour laisser s’écouler la pudeur de Bernard-Pierre.