Les cris des enfants sont couverts par les rires de Jean et Marie. Côté cour, ils sont assis l’un face à l’autre.
Toute la conversation est entremêlée de fous rires.
C’pas pire t’sais…
Non, non, je niaise pas… Mais, est-ce que c’est pas dans le tempérament du pénis de vouloir pénétrer ?… Si la femme portait le pénis, tu penses-tu qu’à s’en servirait d’une façon différente de l’homme ?…
J’sais pas !… J’sais pas trop qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre avec… C’est dur d’épousseter avec ça, t’sais ?… Peut-être qu’on pourrait y apprendre à être poli en tout cas, à cogner avant d’entrer ?
Et le mien, est-ce que tu le trouves bien élevé ?
Ah, à date, j’ai rien à y reprocher. Y’a toujours été à sa place… Un vrai gentlemen…
Tu trouves ?
Ah oui… Même que des fois, je l’trouve un peu trop poli…
JEAN
Dans quel sens ?
MARIE
Dans le sens… de la longueur…
JEAN (mal à l’aise)
Ah oui ?
MARIE
C’t’une farce !
Ben, je l’sais voyons… J’t’ai faite marcher !… (Jean rejoint le rire de Marie) … En tout cas, t’sais que t’es drôle toi…
Tu trouves ?
Définitivement… C’est vrai, souvent quand je ris c’est parce que t’as faite une farce avant.
Dans quel sens ?
Tu remarques toute. T’es toujours aux aguets, t’es comme… un écureuil volant !
Ah ouais, un écureuil volant ?… J’en avais un quand j’étais petit. Tourlou, que je l’appelais !… Aïe, j’aime ça ta comparaison, c’est vraiment bon !… T’sais que j’aime ça parler avec toi, moi…
Ben, j’espère…
JEAN
Un écureuil volant…
Jean éclate de rire. Marie le regarde sans comprendre.
C’tait pas une farce, là…
Ben, Je l’sais ben… En tout cas, t’es surprenante toi… Surprenante !
Dans quel sens ?
Ils rient de plus belle.
Dans aucun sens !… En tout cas, c’est quand même intéressant de parler de nous autres…
J’sais pas combien de temps on va se trouver intéressant, par exemple ?
Hum, c’est une question, ça…
Tu penses-tu qu’on va se tromper à un moment donné ?
C’est difficile à dire d’avance… Mais logiquement, tu devrais me tromper à un moment donné…
T’es pas jaloux ?
Jaloux de quoi ?… Jaloux d’un muscle ?
MARIE
Oui, mais on parle pas d’un biceps, là…
JEAN
Je l’sais ben… C’est pour ça que ça m’excite, Marie…
MARIE
Quoi ?
JEAN
J’ai pus de place dans mes pantalons…
MARIE
Comment ça ?
JEAN
Ben, j’peux pus me lever debout-là., t’sais…
MARIE
Ton gentlemen s’est étiré le cou ? !
Jean et Marie sont morts de rire. Leurs rires se meurent. Jean s’efface dans l’ombre. Marie reste seule en lumière.
Nos bons moments devenaient de plus en plus rares. Je commençais à me demander si je l’aimais vraiment… J’avais une liste de questions aussi longues que le Saint-Laurent, pis toutes mes interrogations, à se perdaient dans le golf jusque dans l’océan…
Ça fait que j’ai décidé de m’engager dans une psychothérapie ! A une séance d’analyse de groupe, une belle pièce d’homme d’habitude silencieux comme ça se peut pas, s’est levé droit-là, et nous a déballé tout son désarroi… Y a regardé chacune des filles du groupe avec des poignards dans les yeux. Je me suis sentie comme transpercée… Pis là, il s’est mis à crié tout ce qu’y savait qu’ y en pouvait plus d’être un homme. Y s’est mis à beugler :
» On dis-tu à une p’tite fille quand elle est p’tite, tu vas être une femme ? Non, pantoutte !… Mais un p’tit gars, y a toujours un grand niaiseux pour y rentrer dans à tête à coups de marteau qu’un jour, y va être un homme !… Vous les femmes, vous voulez qu’on soit toutte, qu’on s’écrase, qu’on soit gentil, ben fin, des lavettes quoi !… Pis en même temps, faut toujours qu’on prouve notre virilité, dans la job, à maison, pis au lit surtout ! »
Et là, y s’est mis à pleurer. Pis l’avait des larmes qui coulaient, qui coulaient… D’un coup, y s’est rassis en s’écriant :
« J’vas quand même pas me faire opérer ! Est-ce que c’est de ma faute à moi si vous les femmes, vous êtes enracinées sur la terre comme des villes et que nous autres les hommes, on vous tourne autour comme des boulevards périphériques ? »
J’en revenais pas… A ce moment-là, tout est devenu clair, limpide en moi… J’ai cristallisé Jean en boulevard métropolitain : y avait le corps recouvert d’asphalte avec des automobiles dessus, pis y tournait autour de moi mon chum, mais y arrivait jamais à atteindre mon centre ville, mon cœur… Ah, je m’suis dit :
« Marie, t’es trop dure, t’es trop exigeante avec lui. C’est pas qui veut pas te comprendre, mais y peut pas, vu qu’y est périphérique ! »
Chu rentrée à maison packetée de bonnes intentions… Pis là, j’lai découvert en train de manger une poutine devant sa maudite TV avec sa grosse bière… Toute ma compassion s’est évanouie… Y s’est retourné vers moi, pis l’a dégluti en faisant un bruit atroce. C’te bruit-là pourtant, avant j’trouvais ça craquant, astheure chu dégoutée… En voyant sa face de lune inculte là, j’ai explosé, j’y ai vidé tout mon sac, pis chu partie m’coucher ! C’est drôle comme les choses qui nous émeuvent chez l’autre dans un premier temps, nous agacent au bout d’un moment…
Ambiance lumière matin. Marie se maquille devant une coiffeuse imaginaire. La lumière dévoile Jean qui se réveille difficilement.
Qu’est-ce que tu fais, aujourd’hui ?
J’vas faire la caméra pour une publicité de jeans. Tu devrais voir l’idée, toi. Tu deviendrais folle…
Comment ça ?
C’est sexiste, ça s’peut pas… Tu vois un gars en jeans qui rentre dans un bar. Gros plan sur le paquet du gars. Accotées au bar, y’a trois filles, en jeans elles aussi. Elles regardent la fermeture éclair du gars, pis elles hallucinent ben raides… À ce moment là, le gars se lève pis il sort en se pavanant avec son paquet. Là, les trois filles partent à courir après, pareil comme si le gars avait un million dans ses culottes. Mais, ce qu’elles savent pas, c’est que le million, c’est un protège sexe… Tu vois le genre ?
Pis tu trouves ça sexiste ?
Ben, j’sais pas, t’sais… En tout cas, ça donne pas une ben belle images des femmes…
J’vas t’dire presque, c’est tellement gros pis carré, que tu te poses pas de questions sur leurs intentions… À la limite, c’est provocateur.
Peut-être… Mais, ce que j’en dis, c’est pour les femmes… Moi, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
Hé oui, c’est ça…
JEAN
Qu’est-ce que tu veux dire ?
MARIE
J’veux dire que dans le fond, tu t’en sacres… De toute façon, ça sert à rien d’en parler. On va être mort, pis la situation aura pas changée ben gros…
Marie se lève, et commence à faire son lit. Jean fait de même. Il est nettement moins performant.
Ça a changé, Marie, voyons donc… Y’a quelques années, la femme a voulu porter le pantalon, elle le porte maintenant…
Oui, mais elle porte un pantalon inventé par un homme… Pourquoi tu penses qu’y a une fermeture éclair après un jeans ?
Oui, mais où est-ce qu’elle est placée ta fermeture éclair ?
Ben, où tu veux qu’ils la mettent ?… Moi, là, je trouve pas ça tellement pratique d’avoir une fermeture éclair sur le mollet.
JEAN
T’est ben à pique, à matin…
MARIE
Pourquoi t’essaie de diminuer tout ce que je te dis
JEAN
J’essaie pas de diminuer rien, j’essaie juste de comprendre.
MARIE
J’vas te donner un truc pour comprendre… (hors d’elle)… Ecoute-moi quand j’te parle !… Parce qu’un pénis en soi, ça fait peut pas faire de mal, mais ça existe pas un pénis en soi. Y’a toujours un homme d’accroché après !
Qu’est-ce que tu veux qu’y ait d’autres d’accroché après un pénis ? Une paire de lunettes ?… C’est pas de ma faute moi, si j’ai ça d’accroché là.
Marie bouscule Jean, empoté. Elle fait son lit à sa place.
Ça, c’est sûr, c’est pas ta faute si t’es pogné avec un pénis. Tu veux tu que je te dise ?… T’en es tellement fier de ton pénis que t‘as peur qu’on te le vole !
Aïe, j’ai pas peur moué !… (hors de lui)…T’es devenue folle depuis que tu suis ta calice de psycho. Tu te sers de moi !… Y’a belle lurette que tu fais plus l’amour avec moi, mais avec ma saucisse. Y pourrait avoir n’importe qui en arrière de la saucisse, ça te dérangerait pas. ! Même que si y avait personne, ce serait encore mieux : t’aurais même pas besoin d’y dire bonne nuit après !… Y’en a des hommes de même sur le marché. Tu peux même les acheter. Pis, ce qu’est pratique, c’est que tu peux même les dégonfler, pis les mettre dans ta sacoche. J’en ai déjà vu un qui a la même face que moi, pis trois pouces de saucisse de plus !… Qu’est-cé que t’attends ?
Marie pleure de rage.
Pourquoi tu m’en veux tant que ça ? Pourquoi tu me détruis ?… Tu parles comme un néo-macho, tu fais semblant que t’en a pas de pénis, mais y te sort par la bouche à chaque fois que tu parles !
Je fais pas semblant que j’en ai pas…J’te l’montre assez souvent, y me semble…
Coudonc, t’es-tu épais ou quoi ?
JEAN
Comment ça ?
MARIE
Des fois, j’te dis que j’te trouve vraiment épais dans le sens le plus mince !… T’es pas capable de faire autre chose que de réduire tout ce que j’te dis !
Quand même, Marie, j’essaie juste d’élargir la discussion en apportant mon point de vue. J’ai pas le droit de donner mon opinion, moi avec ?
Fuck you !… Dès que j’essaie de te dire comment je pense vraiment, tout de suite c’est comme si je t’attaquais. Tu prends toutte de haut et t’écoutes même pus ce que j’te dis !
Marie, on va pas se chicaner pour une fermeture éclair sur un jeans, quand même…
Jean tente un geste vers Marie.
DECOLLE ! ! !
JEAN
Marie, j’t’écoute, là, tu peux me parler !
MARIE
On a pus le temps de parler. Faut que je m’en aille ! ! !
Marie s’en va précipitamment. Jean demeure seul, désemparé. Peu à peu, il reprend ses esprits.
Un soir, que je m’étais préparé une bonne poutine devant la TV, Marie est rentrée en avance de sa psychothérapie… Elle s’est avancée dans la pièce avec un grand sourire aux lèvres, et des yeux tout doux. D’un coup, en me voyant, son regard a changé, et a lancé des éclairs. Elle est devenue toute écarlate, pis m’a balancé ben raide :
» Dans ta vie, t’as jamais pris de décisions, Jean, t’obéis qu’à des impulsions PERIPHERIQUES ! ! !… C’est pas de ta faute, c’est dû à ton instinct de mâle, ce qu’est normal vu qu’t’es un homme !… Regarde-toi, mon pauvre Jean, t’es tout en surface comme un bouchon de liège dans l’eau. Ah, il serait grand temps de plonger en apnée à l’intérieur de toi… T’es un malade dans tête, Jean, t’es un infirme des sentiments ! »
Moi, je trouvais rien à répondre à ça… Faut dire qu’à m’en a pas laissé le temps vu qu’elle est partie se coucher tout de suite ! Ce soir-là, il passait à la TV un programme sur Bunuel, pis il y avait une actrice qui disait que le cinéaste lui répétait toujours :
« Pas de psychologie ! »
Moi aussi, je voudrais répéter ça à Marie et écrire en gros au-dessus de notre lit :
« Pas de psychologie ! »
Mais Marie, à m’écoute pus … Pourtant, j’aurais tout donné ce soir-là pour que Bunuel, y ressuscite, sorte de l’écran, là sur le moment !… J’aurais aimé ça qu’il se rende dans notre chambre et qui crie à Marie : « Pas de psychologie ! » jusqu’à ce que ça y rentre dans sa viarge de caboche ! J’haïs ça moi la psychologie ! J’en ai plein le casque des psy ! Je comprends rien à tout leur charabia !… J’suis p’t’être épais dans le sens le plus mince comme dit Marie, j’suis p’t’être pas un gars ben ben fin, mais la seule chose que je comprends – pis j’ai pas besoin d’un psy pour ça, moi – c’est que ma blonde, elle pose plus sa tête comme avant sur mon épaule, et sa main sur mon ventre pour s’endormir. Astheure, tous les soirs, elle m’offre plus que son dos… Dans notre lit, il y a un grand courant d’air glacé, aussi profond que le précipice qui nous éloigne. Même nos baisers ont pus le même goût. On dirait que nos langues sont devenues étrangères. Ça pas de bon sens comme le désir s’évapore dans c’te maison là…














1 Comment
Bonjour,
Votre journal est très bien fait.
Je vous souhaite bonne suite dans votre travail.
Christine Carstensen