LEONARDO DI TALENTO

Quel metteur en scène peut se targuer aujourd’hui de concevoir des réalisations découpées de façon si minutieuse, si millimétrée que ses champs contre-champs donnent l’illusion de longs plans-séquences qui allient l’élégance à la nervosité survitaminée ?Dans son nouvel opus – shakespearien à souhait car bon nombre de personnages y dégringolent jusqu’à la mort dans un monde en déliquescence – Martin Scorsese traite d’un double jeu (double « je » exactement) auquel se livrent, s’opposent et se perdent Leonardo di Caprio et Matt Damon.
Si ce remake du drame musclé hong kongais Infernal affairs réalisé par Andrew Lau et Alan Mak est indéniablement réussi, il s’essouffle quelque peu dans le face à face final qui oppose les deux (anti-) héros. Là où précisément l’original gagnait en puissance lyrique grâce à la stylisation quasi-chorégraphiée et un brin « matrixienne » de sa mise en scène.

Même si Les infiltrés – The departmed, « le défunt » en anglais. Bien meilleur titre – n’atteint pas les sommets de Mean streets, de Taxi driver, de Raging Bull, des Affranchis et de Casino, il surpasse en virtuosité les reconstitutions historiques (Le temps de l’innocence, Gang of New York, Aviator) où souvent Scorsese cède à un décorum très « antiquaire » qui empèse son propos et ankylose sa véracité. Malgré les origines italiennes de « Maître Marty », n’est pas Luchino Visconti qui veut dans ce registre…

Pourtant avec ce film – son plus gros succès public à ce jour – Scorsese retrouve les principales composantes de son univers : la jungle citadine, l’avidité fébrile qui lézarde l’union d’un groupe, l’écrasement sans concession d’un personnage avant sa rédemption à la fois humaine et divine.


L’atout précieux de cette oeuvre – et sans nul doute sa puissance inspiratrice – est Leonardo di Caprio, l’acteur angulaire alias le nouveau Robert de Niro dans l’œuvre du cinéaste.
Aux abois et aux aguets, looser livide, camé exsangue, empli de peur panique et de haine,
au fil des séquences il prend les traits du parrain de la pègre irlandaise (Jack Nickolson, falstafien à souhait) qu’il « infiltre » à Boston.
Dotés d’un instinct animal mêlé à une technique de jeu implacable, Di Caprio et Nickolson dansent un ballet de mort où tour à tour ils empruntent les masques du fauve et du reptile.


Leonardo di Caprio n’est pas seulement un comédien hollywoodien surdoué. Il EST le monstre sacré de sa génération. Éblouissant ici d’émotions idéalisées puis foudroyées.

MODERNES SOLITUDES

Depuis On connaît la chanson, Alain Resnais semble emprunter – d’une façon toute personnelle – les traces de Jacques Demy tant ses films font le grand écart entre leur forme acidulée et la résignation de plus en plus sombre que proposent ses oeuvres.
Avec Coeurs, il adapte une nouvelle fois – avec l’aide de Jean-Michel Ribes – le dramaturge anglais Alan Aychbourn auteur de Smoking no smoking.

Ce dernier film du cinéaste le plus poétique, le plus ingénieux et délicat du cinéma français actuel, condamne sans appel ses personnages à la solitude perpétuelle.
Excepté celui de Laura Morante (nouvelle recrue de la troupe « rennaise »), tous les caractères calfeutrent leur incommunicabilité pathologique dans des habitats compartimentés par des rideaux, des parois vitrées, des cloisons trop chatoyantes pour ne pas être trompeuses. Métaphore de l’attitude craintive des protagonistes qui se mentent à eux-mêmes au jeu des apparences sentimentales et sociales.

L’esthétique chaleureuse du décor est aussi mensongère que la lumière magnifique d’Eric Gautier. Nimbée d’un halo blanc presque incandescent, elle apporte une « âme » à Cœurs. Âme illusoire tant la condition humaine nous est montrée – comme les rats de Mon oncle d’Amérique – réduite lorsqu’elle est filmée en plongée, parquée dans l’étroitesse de ses murs.

Mais si Alain Resnais traque ses personnages avec une caméra d’anthropologiste, il ne les juge jamais et leur offre – élégance suprême – une circonstance atténuante à leur peur du monde extérieur.
Ce monde tant convoité qui les rejette froidement est symbolisé par un quartier glacé de Paris (au sens propre comme au figuré, celui de la Bibliothèque François Mitterrand). Silencieux et sans forme de vie apparente, il étouffe sous la neige pendant tout le film.

La plus belle séquence du film – petit miracle cinématographique – est celle dans laquelle le barman, Pierre Arditi, raconte la mort de sa mère à Sabine Azéma, sorcière tordue aux cheveux crêpés et enflammés qui excite les hommes par vidéo interposée.
Lors de ce récit d’une sobriété exceptionnelle, la lumière du décor s’efface au profit du noir du néant. Seul, comme l’esprit d’un fantôme, un point incandescent éclaire le dos de la main du fils orphelin. Un filet de neige, fin comme le contenu d’un sablier, tombe alors. Cette neige qui transperce les parois des plafonds caresse comme un esprit la peau du barman.

Cet unique moment où la solitude d’un personnage semble s’effacer de façon cinématographique est terrassé par le monologue du barman qui évoque l’ultime passage. L’isolement le plus extrême. Celui de la mort.
Et c’est pour cette distance entre le figuré et le souterrainement révélé que Cœurs est un film vivant, palpitant. Mieux, profondément – et c’est pour ça qu’il est si noir et si léger – humain.