L’âme de la robe, c’est le corps de la femme. Une robe sans âme, c’est une robe qui n’a pas été pensée, créée pour personne… pour une femme.

Falbalas – Jacques Becker

Reynolds Woodcock (Daniel Day Lewis), grand couturier anglais en vogue dans les fiveties et protagoniste de Phantom Thread, pourrait être le cousin spirituel d’Édouard Frenhofer (Michel Piccoli), le peintre de La belle Noiseuse de Jacques Rivette (1991), de Boris Lermontov (Anton Walbrook), le chorégraphe de The Red Shoes/Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948), pygmalions qui en décousent avec des muses rétives à leur ascendant, égéries révélatrices de sentiments étouffés qui cisaillent et font saigner leurs ergots de maître, déstabilisent leur piédestal. Dans sa généalogie cinématographique, Reynolds Woodcock pourrait être le fils spirituel de Philippe Clarence (Raymond Rouleau), le grand couturier de Falbalas de Jacques Becker (1945). Si la passion et la pratique du même métier les réunissent – les deux drames montrent la haute couture au travail : les essayages des riches clientes, la logistique et l’effervescence des défilés, les petites mains en action, ruche consciencieuse toute dévouée à la maison d’un créateur -, ils partagent aussi une névrose obsessionnelle contradictoire dont la pulsion les dévore, mais alimente leur créativité. Par dévotion à la haute couture, Clarence et Woodcock prônent le célibat. Ils s’accommodent d’aventures avec des muses périphériques qui défilent. Quand elles réclament plus d’attention, les mannequins sont éconduits avec un modèle de collection. Cadeau de rupture, pension de retraite anticipée.

 Hitch, Frears, Truffaut et les autres

Avec ce huitième film, son plus maîtrisé depuis la comédie romantico-burlesque Punch-Drunk Love (2002), Paul Thomas Anderson recouvre le noyau dur de son propos d’une superposition de références. S’il revendique dans sa leçon de cinéma à la Cinémathèque française (cf. vidéo ci-dessous), les cinéastes Powell, Pressburger et le plus lisible, Hitchcock, l’ouverture de Phantom Thread s’inspire d’un autre cinéaste britannique : Stephen Frears. Dans Dangerous Liaisons/Les Liaisons dangereuses (1988), le film débute, en montage parallèle, sur les rituels d’habillage, de grimage de Valmont (John Malkovitch) et de Madame de Merteuil (Glenn Close), métaphores du carcan du pouvoir. Reynolds Woodcock s’adonne avec méthode et rigueur à cette cérémonie matinale. Dressement maniaque du corps suivi de petits déjeuners à la rigueur monastique, digues de psychorigidité contre les dérives des sentiments.

Si Phantom Thread s’empare du décorum, de l’adrénaline d’une maison de couture pour circonscrire, éprouver la passion amoureuse de Reynolds et d’Alma (Vicky Krieps), il n’est pas un film sur la mode. Il évite le côté « art décoratif » de Prêt à porter de Robert Altman (1994), le côté girly, magnifié avec Funny Face/Drôle de Frimousse de Stanley Donen (1957), naufragé avec Sex and the City, le film de Michael Patrick King (2008), ou encore la recette hystéro-comique prêté souvent à ce milieu dans Le Couturier de ces dames de Jean Boyer (1956), The Devil wears Prada/Le Diable s’habille en Prada de David Frankel (2006). Phantom Thread ne se veut ni beau ni flatteur ni aimable. Il montre une mode d’après-guerre en Angleterre, plus proche d’un William Worth (1825-1895) que d’un Christian Dior, inventeur du New Look lors d’un défilé de 1947, donc contemporain de Reynolds Woodcock. Modèles raides, robes peu flatteuses à l’œil et au corps, tenues compassées, trop « Jolie Madame » qui ajoutent au propos mortifère, décadent du film. À l’image de cette cliente richissime, alcoolique, bouffie, qui s’effondre devant ses invités pendant son repas de mariage. Laisser-aller sacrilège dans une robe griffée Reynolds Woodcock.

Woodcock + Clarence = fashion fatale

Le film multiplie les effets de mise en scène à la Hitchcock (voiture qui fonce avec transparence, escaliers et rampes de fer forgé en contre-plongée, chignons spirales), brouille les piste avec Rebecca, promet un faux suspense avec le personnage de Cyril (Lesley Manville), sœur aînée de Reynolds. Elle apparaît en un plan, telle une apparition, à la façon de la gouvernante Madame Danvers (Judith Anderson) qui hante et flotte dans la demeure de Manderlay. Cyril, dès la première nuit de Reynolds et d’Alma, prend les mesures de la jeune femme en chiffres notés avec sécheresse sur un cahier, proportionne l’importance de l’intrusion de cette muse dans la vie de son cadet. Cyril pourrait être la cadette spirituelle Solange (Gabrielle Dorziat) de Falbalas, bras droit de Philippe Clarence, associée de sa maison de couture, inquiète de l’inclinaison du grand couturier pour Micheline.

Phantom Thread prolonge la névrose de Vertigo avec John Ferguson (James Stewart) qui, au nom d’un deuil, joue à la poupée, travestit une femme de petite condition en créature d’élection. Dans un jeu de miroirs, Falbalas tord plus encore cette démarche nécrophile avec la défenestration de Philippe Clarence, un mannequin de vitrine dans les bras, sosie de Micheline vêtu de la robe de mariée de son grand amour impossible. Ce suicide, climax de Falbalas filmé en plongée, préfigure la mort de Valmont dans Les Liaisons dangereuses, suite au duel-suicide qui l’oppose à Danceny. Le jeune rival (Keanu Reeves), à genoux et penché sur le corps de John Malkovitch, remplace le mannequin de vitrine. En guise de voile de mariée, coulée de tulle sur graviers gris, le sang de Valmont qui macule la neige. Dans Phantom Thread, une robe de mariée sur un mannequin sans tête, destinée à une princesse (le modèle n’est pas sans rappeler la robe payée par la MGM pour le mariage de Grace Kelly), est le témoin de la demande en mariage de Reynolds à Alma, affaibli par un empoisonnement de sa muse. Pendant la fièvre due à cette intoxication alimentaire, le fantôme de la mère du grand couturier apparaît. En un plan, la revenante est chassée par Alma qui s’avance en blouse blanche de petite main, serviettes en main pour éponger les sueurs de Reynolds en plein délire. Mère fantasmée en tenue d’apparat qui condamne l’artiste à la castration sentimentale substituée par Alma, mère incarnée au look d’aide-soignante qui provoque la maladie, littéralement l’écœurement chez Reynolds pour mieux libérer sa sentimentalité.

La sirène & le couturier

Élégance cannibale

Les coups de foudre entre couturiers et muses, Woodcock/Alma, Clarence/Micheline (Micheline Presle), se soldent illico, dans Phantom Thread et Falbalas, par un dîner – haute couture oblige – des plus habillés. Pendant leur première nuit, Reynolds conçoit, en toile à patron, une robe sur le corps d’Alma. Clarence, avant une invitation dans un restaurant parisien, livre une veste à Micheline. Les deux protagonistes s’empressent de recouvrir le corps de leur fantasme. Robe du soir et boléro de satin parme avec broderie de perles pour Alma. Veste avec manches recouvertes de plumes pour Micheline. Cadeaux narcissiques de deux Icare déjà brûlés par les feux de l’attraction.

Pourtant, Phantom Thread ne traite pas non plus d’une romance entre un pygmalion et sa muse, mais révèle le dépucelage sentimental de son héros. L’œuvre de Paul Thomas Anderson épouse ainsi, de façon la plus intime, le propos de La Sirène du Mississipi de François Truffaut, où l’héroïne Marion Vergano/Julie Roussel (Catherine Deneuve) ne tombe pas amoureuse de Louis Mahé (Jean-Paul Belmondo), mais s’ouvre à ses propres sentiments. Pour y parvenir, Marion tente d’empoisonner Louis avec un raticide. Il prend conscience de cet acte criminel grâce à une planche de BD dans un quotidien qui montre la Blanche-Neige de Walt Disney envoûtée par la sorcière et sa pomme. Pour sauver Reynolds, épuiser sa force vitale pour révéler sa tendresse et sa vulnérabilité, Alma a recours à l’empoisonnement aux champignons sous le regard conscient, consentant de son époux. Avec cet acte sadomasochiste, Phantom Thread, comme La Sirène du Mississipi, le film le plus frontalement sexuel de Truffaut, traite de la domination des corps, mais sans jamais les filmer nus. Le sexe est hors champ, et le désir se niche dans la projection vers l’autre et en l’autre. Mouvement idéalisé, palpitation de la domination – sociale chez Reynods ; affective chez Alma -, qui passent dans les deux sens, tels deux fils entrelacés.

La dernière image de Woodcock est un gros plan de Daniel Day Lewis dont le visage, siège de l’âme, est enserré par les doigts d’Alma. Quelques séquences précédentes, pendant un petit déjeuner tendu, Cyril, non sans froideur et cruauté, met son jeune frère en garde. S’il s’oppose à ses desseins pour leur entreprise de création, elle promet de le détruire sur-le-champ. Dans La Sirène du Mississipi, Louis Mahé est puceau avant sa rencontre avec Marion Vergano. Dans Phantom Thread, Reynolds Woodcock n’est pas un petit garçon, mais un bébé relié à sa maman ; il dissimule en permanence, sur son cœur, dans la doublure de ses vestes de costume, une mèche de cheveu de sa génitrice. Le créateur est un pantin animé par le souvenir d’une mère aux deux maris, d’une pseudo-siamoise qui a bâti avec lui un empire de couture. Dans cet espace utérin, l’hydre incestuelle est dérangée par Alma, figure de la dévoration/baisers qui remplissent la bouche et du vomissement/éc(r)oulements des résistances. Chez Truffaut et Anderson, le désir est cannibale et l’ouverture aux sentiments, un poison. « Je viens à l’amour, est-ce que l’amour fait mal » ? À la question posée par Marion Vergano, ces paroles signées Michel Sardou, diagnostic en vers de la douleur nécessaire éprouvée par Reynolds Woodcock pour grandir, devenir un homme : Elle court, elle court la maladie d’amour dans le cœur des enfants de 7 à 77 ans/Elle fait chanter les hommes et s’agrandir le monde/Elle fait parfois souffrir tout le long d’une vie/Elle fait pleurer les femmes, elle fait crier dans l’ombre/Mais le plus douloureux, c’est quand on en guérit.

Phantom Thread

Falbalas

La Sirène du Mississipi

La leçon de cinéma de Paul Thomas Anderson à La Cinémathèque française