Affiche sous le sable Rampling OzonVariation autour du souvenir, de l’absence et du deuil, Sous le sable accompagne le personnage de Marie dans sa traversée du désert hantée par un fantôme. De l’été dans les Landes, ensoleillées et filmées large, à l’hiver dans un Paris aux images pâles et serrées, François Ozon ne lâche pas Charlotte Rampling sublime, inspirée, présente dans quasiment tous les plans.
Actrice hiératique comme Garbo ou Deneuve, Rampling sait que la suggestion est la meilleure amie de la présence et du mystère. Elle ne compose pas Marie, elle l’incarne, l’habite de son regard dur et tranchant lorsque la réalité douloureuse la rattrape ; lui donne un regard doux, presque abandonné, quand elle s’enferme dans son rêve avec Jean qu’elle imagine encore vivant.

Dès les premières séquences du film, les silences, les gestes banals de ce couple de longue date traduisent une fausse quiétude. Lui, Bruno Crémer tendre et massif, a le regard las qui part souvent ailleurs. Elle, face à son miroir, regarde les signes du temps qui commence à la guetter. Il suffira d’une sieste, un assoupissement de Marie, au sens propre et figuré, pour que Jean disparaisse, s’échappe littéralement de l’histoire puisque nous découvrons son absence en même temps que Marie qui se réveille seule sur la plage. Inquiétude d’abord, panique ensuite, équipe de sauvetage à la recherche de Jean, en vain. Marie ferme referme les volets de la maison des Landes et reprend la route, solitaire…

Paris en automne. Seine de nuit un brin inquiétante.
Lors d’un dîner bourgeois, Marie souriante en robe noire répond à un homme qui lui fait des avances galamment. Elle évoque Jean, son mari, au présent. Ses amis autour de la table la regardent, gênés. Marie continue de plus belle. L’homme la raccompagne, l’embrasse furtivement. Marie l’éconduit puisqu’elle est mariée. Elle ouvre la porte de son appartement où l’attend Jean, fantôme paisible et rassurant, à qui Marie raconte tendrement sa soirée.

Sous le sable Rampling et Cremer face à l'ocean

L’univers de Marie est devenu double. Il y a l’extérieur, pour qui Jean est mort, noyé disparu. Il y a Marie dans son intérieur, où Jean l’attend et l’écoute, paisible et fidèle. Mais cette cloison en apparence étanche et douce commence à s’effriter. L’image d’un nageur dans une piscine, un jeune sauveteur des Landes croisé à Paris, une carte bleue refusée qui annonce les problèmes financiers : le monde du dehors envoient des signes hostiles. Dehors aussi attend Vincent, l’homme du dîner, qui désire trop vite prendre la place de Jean. Marie est alors emportée dans un tourbillon paradoxal entre la réalité et le fantasme qui bouscule, écartèle son existence et la déstabilise. Il suffira d’une visite anodine chez le médecin de famille qui poussera Marie (comme on force quelqu’un à se réveiller d’un sommeil profond) à re-découvrir un Jean qu’elle ne connaissait pas vraiment et qui lui semble peu à peu aussi mystérieux que les circonstances de sa mort.

De la disparition de Jean jusqu’à la découverte de son corps, Marie flotte entre un imaginaire salutaire et les circonstances implacables de la vie réelle. Dans ces courants contraires, François Ozon entraîne son film à priori très simples vers des zones étranges et complexes ponctuées de moments drôles, cruels et poétiques : un éclat de rire nerveux pendant une relation sexuelle, un face à face comme une mise à mort entre belle-fille et belle-mère, un instant de grâce dans un supermarché où la voix de Barbara murmure Quel joli temps pour se dire au revoir

Sous le sable, mis en scène par un réalisateur de trente-trois ans qui révèle une acuité humaine sidérante, est un film rare et universel dont les images empruntent le rythme abstrait du temps suspendu par le deuil et le chagrin. Une œuvre, un cinéaste et une actrice réunis dans un rêve baigné de folie ordinaire où sommeille un fantôme énigmatique à la force tranquille.

Article paru en 2001 dans CB News