La guerre n’est pas une aventure. La guerre est une maladie.

Antoine de Saint-Exupéry – Pilote de guerre

affiche Je veux voirJe veux voir : trois mots qui indiquent une volonté de cinéma.
Un certain regard : une sélection qui privilégie les yeux en marge, les caméras de traverse.
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, cinéastes et plasticiens libanais, se retrouvent bloqués à Paris en juillet 2006 quand la guerre éclate dans leur pays. Les deux artistes trentenaires vivent le conflit à distance, par écran de télévision interposé. Devant cette médiatisation de la violence instantanée, parcellaire, scénarisée, spectaculaire, ils se demandent :  » Que peut apporter de plus l’image de cinéma ? « . Cette question ne cesse de les hanter et dessine peu à peu un film ou plutôt une expérience buissonnière. Une aventure entre réel et imaginaire. Une escapade mêlant le documentaire et la fiction. Une histoire dont la seule ambition est de voir avec deux regards :

– Celui, autochtone, de la re-découverte d’un pays meurtri. Rabih Mroué, acteur et performeur, représente les co-réalisateurs avec leurs préoccupations esthétiques et leurs interrogations politiques.
– Celui, vierge mais universel, de la découverte d’une destruction. Un regard choisi pour son importance iconographique dans l’histoire du septième art, pour sa présence improbable dans les décombres du Sud Liban. Catherine Deneuve s’impose à Joana Hadjithomas et à Khalil Joreige en raison de la liberté de ses choix artistiques et de la pensée profonde que dégage sa légende cinématographique.

Le film s’ouvre sur Deneuve qui joue son propre rôle. Ou plutôt sur le dos de la star filmé à contre-jour comme en 1998 dans l’un de ses plus beaux films : Le Vent de la nuit de Philippe Garrel.Face à la vitre d’un immeuble, barrière limpide et tentatrice, elle domine Beyrouth. Des ombres mouvantes et des voix off décident pour elle d’un emploi du temps officiel. Elle montre son profil et, de son autorité instinctive, lâche : « Je veux voir. ». Cette volonté n’est pas sans rappeler les répliques d’Emmanuelle Riva lors de la visite au musée nippon dans Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, et surtout celle de son partenaire Eiji Okada : « Tu n’as rien vu à Hiroshima.».

Bien vite l’actrice plus Catherine que Deneuve se retrouve dans une voiture conduite par un homme qu’elle ne connaît pas (les deux interprètes se sont vraiment rencontrés lors de cette séquence). Rabih Mroué au visage simiesque et christique, au regard fiévreux. Tournage empêché, caméra arrachée, route truffée de mines, no man’s land interdit, avions qui franchissent le mur du son juste pour s’amuser à faire peur sont les obstacles que le couple rencontre sur sa route. Les vestiges de Beyrouth, les immeubles éventrés, les barres de fer de construction entrelacées comme des paquets de reptiles calcinés, le village de la grand-mère de Rabih tellement détruit que le jeune homme ne parvient plus à retrouver la maison de son ancêtre sont autant de visions, d’émotions que les deux acteurs partagent.
Lui, avec pudeur et dans une détresse contenue. Elle, avec la distance de celle qui déclare d’emblée à son passager : « Je ne sais pas si je comprendrai quelque chose, mais je veux voir. ».

je veux voir catherine deneuve

Le constat d’un tel carnage, d’un tel gâchis est ponctué de scènes de voiture. Bulles d’apprivoisement d’où surgissent quelques pépites. Difficile de résister au charme de Rabih Mroué quand il murmure en arabe le monologue de Belle de jour. Impossible de ne pas être touché lorsqu’il s’aperçoit que les Beyrouthiens reconnaissent la star et que celle-ci, sincèrement étonnée, dément aussitôt.
Et puis il y a Catherine. Gironde, protectrice, maternelle, elle recommande plusieurs fois à Rabih d’attacher sa ceinture de sécurité et va jusqu’à l’engueuler quand il n’obéit pas. Catherine la bonne vivante qui se réjouit de pouvoir fumer partout au Liban, et réclame une cigarette sitôt un danger écarté. Catherine qui s’assoupit après la peur. Voit flou le blond d’un champ de blé. Sur un riff de guitares du groupe rock Scrambled Eggs, le jaune de la végétation s’accentue jusqu’à l’acidulé. Des arbustes balayent l’écran. À travers le prisme de la torpeur, ils ressemblent à des taches de sang.

Á la fin du film, Catherine s’efface devant Deneuve. Vêtue d’une robe du soir orientale, elle préside un gala de bienfaisance. Un long plan séquence la suit serrant des mains, saluant poliment. Pourtant, les yeux de la star glissent, fuient, oscillent entre présence et absence comme s’ils cherchaient, attendaient quelqu’un. Rabih, en costume sombre et chemise blanche, la regarde de loin. Deneuve s’aperçoit de sa présence. Le fixe. Lui sourit. S’attarde dans cette expression avec une complexité troublante. Peu à peu, Catherine remonte à la surface et son sourire choisit la tendresse et l’apaisement.

La voiture de Rabih glisse dans Beyrouth. Le voile de la nuit dissimule les ravages de la guerre. Les lumières scintillantes de la ville appellent à la fête. Scrambled Eggs s’élève. On imagine les fenêtres du véhicule grand ouvertes. Un vent d’Orient se mêle à la musique. Est-ce que la star a planté son gala pour rejoindre l’acteur ? Est-elle assise près de lui ? Qui est volant ? Rabih ou Catherine ?… Les interprétations sont permises. Personnellement, je veux croire à toutes. C’est si beau une ville la nuit, surtout quand elle est en paix.

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