Vous souvenez-vous de Christina’s World, le célèbre tableau d’Andrew Whyeth ? Il montre une jeune femme de dos, assise dans un pré désert. Elle regarde une bâtisse posée au loin sur le fil de l’horizon. La posture du personnage est tendue. L’atmosphère, pesante. Ajoutez à ce tableau L’Autoroute de Pearblossom Highway, un collage lumineux de David Hockney dans lequel l’asphalte semble étouffer sous les feux du soleil. Introduisez enfin dans cet ensemble une famille dont les membres s’animent comme des personnages Playmobil.

Ce kaléidoscope d’influences cerne la première fiction d’Ursula Meier (1), documentariste et ex-assistante à la réalisation d’Alain Tanner, qui se singularise par l’identité paradoxale de son graphisme.
D’un côté, un décor dont la rigueur proche de la froideur est dominée par les lignes (l‘autoroute), les angles droits (la maison), les espaces vides à perte de vue (la campagne désertique). De l’autre, une lumière hitchcockienne de la période classique hollywoodienne signée Agnès Godard. En 2002, dans Au plus près du paradis de Tonie Marshall, la chef opératrice initie avec bonheur cette combinaison élégance/éblouissement très La mort aux trousses. Dans le langage des rêves, la luxuriance des couleurs est interprétée comme un indicateur d’illusion trahissant un contexte trop beau pour être vrai.

L’audace et la réussite de Home naissent de cette contradiction formelle où s’immiscent des tensions dysfonctionnelles qui virent à l’obsession. Leurs vecteurs : cinq membres d’une famille vivant isolée dans un cube de béton en bordure d’un tronçon d’autoroute abandonné.

Marthe et Michel, les parents :

Isabelle Huppert avec son corps gracile qui retient l’adolescence et Olivier Gourmet, à la fois bonhomme et croquemitaine, incarnent à la perfection un couple dont la complémentarité s’articule sur une trame névrotique. Marthe, pour des raisons mystérieuses, fuit la palpitation du monde. Michel, d’une façon surprotectrice, entretient cette frayeur. Seul lien avec l’extérieur, il travaille et rapporte tous les produits de consommation nécessaires au confort des siens.

Judith, Marion et Julien, les enfants :

Adélaïde Leroux (Séraphine, Flandres) alias Judith, l’aînée, est le personnage traité le plus en creux. En crise avec cette cellule recroquevillée, elle bronze à longueur de journée devant le tronçon d’autoroute. Coincée entre la voie déserte et la barrière sonore du hard rock de son ghettoblaster, elle s’isole dans sa bulle. Marion, la cadette, sort de l’enfance. Contaminée par la frayeur de sa mère, la terre entière est pour elle une source de pollution. Phobique, elle se protège dans un scaphandre en recouvrant son corps de sacs plastiques. Julien, le benjamin, est aussi blond et solaire que les champs qui l’entourent. Son regard insouciant découvre et s’amuse de tout. D’une piscine en construction comme du tronçon d’autoroute qu’il arpente à vélo tel un couloir de Shining bitumé.

Photo 1

Photo 2

Un jour, le transistor de la mère annonce la mise en circulation de l’autoroute. Les ouvriers de la voierie, envahisseurs de mauvais augures en costumes fluorescents, annoncent la déferlante des véhicules pour les vacances d’été.
Cette invasion intempestive déstabilise par les sens le repli de la famille :

– L’ouïe. De l’annonce radiophonique jusqu’aux bruits des moteurs et des klaxons, cette nuisance sonore attaque les protagonistes et les pousse à la réclusion.

– La vue. La maison, construite à quelques mètres des barrières de sécurité, est l’objet de la curiosité des vacanciers et des routiers qui matent Judith en maillot de bain.

Happée par la tentation du trafic, le flot de la vie, l’aînée disparaît. Paniquée par la perte de l’un de ses membres, la famille, tel un coquillage, va alors se renfermer dans son logis jusqu’à l’asphyxie.

Dans la première partie du film, Ursula Meier distille à souhait de l’inquiétant en exposant non sans une certaine brutalité, le bonheur de cette famille autarcique. Dans la seconde moitié, la charge des symboles affaiblit quelque peu le développement du scénario. L’autoroute (rayure qui sépare un microcosme du monde, puis avale un personnage) et la maison qui se transforme en caveau familial ne demeurent qu’oppressantes. Avec une mise en scène plus charnelle, c’est-à-dire délaissant le conceptuel pour mieux épouser l’étouffement des personnages, les séquences de la réclusion auraient pu gagner en puissance carnassière et atteindre l’effroi.

Home, véritable négatif d’un road movie, a pour final un très beau plan séquence. Le seul filmé en caméra subjective du côté de l’autoroute. Ce regard dépourvu d’affect, peut-être celui d’un passager, croise la famille qui marche sur le bas-côté, derrière les barrières de sécurité. Le long travelling ne s’attarde pas sur le groupe devenu aussi insignifiant qu’une touffe de fétus sous un soleil écrasant. Il s’éternise sur le fil de l’horizon, la ligne illusoire qui sépare les cultures du ciel. Le film se clôt sur cette abstraction composée de deux éléments rectangulaires dignes des champs colorés du peintre Mark Rothko. Un pressentiment de dissolution, d’effacement ? La revanche du monde sans pitié sur cette famille désormais dépliée, donc désarmée ?…
Cette perspective fait froid dans le dos.

(1) Home a été présenté hors compétition à la 47e Semaine internationale de la critique lors du Festival de Cannes 2008.

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