J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier.

William Faulkner à propos de Sanctuaire

affiche-thriller-les-salauds-claire-denis-vincent-lindonSuite au soleil d’Afrique de 2008 qui brûlait les blondeurs dans White material, Claire Denis se laisse glisser, flotte avec des projets qualifiés pudiquement par elle-même « de longue haleine ».
Au printemps 2012, Les Salauds dorment en paix, titre de l’adaptation sixties de Hamlet par Akira Kurosawa sous fond de mafia et de corruption, la réveille, lui redonnent le courage et la force de réaliser à nouveau. William Faulkner, influence prégnante d’enfance chez la cinéaste suite à une interdiction maternelle de la lecture de Lumière d’août où un viol avec épi de blé est relaté, s’ajoute à l’élan de son inspiration. Germe alors l’idée d’un justicier, d’un solitaire qui plaque tout pour sauver sa famille, d’un colosse dont les pieds deviennent argileux face à l’ambiguïté des bourreaux et de leurs victimes.

Pour s’affranchir des écritures et des réécritures, des hésitations et des versatilités qu’elles supposent, Claire Denis et son scénariste fidèle Jean-Pol Fargeau construisent leur intrigue par blocs, sans se soucier des liens narratifs. Cette élaboration segmentée, suivie d’un tournage en numérique, première expérience pour Claire Denis avec Agnès Godard à l’image, apporte au long-métrage l’inédit et l’inconfort, les maladresses et les fulgurances d’un saut dans le vide.

Une fois l’enjeu du film noir (la vengeance) et ses archétypes (le justicier incorruptible, le méchant mafieux, la femme fatale, la victime ingénue) présentés sans raccord avant l’apparition du générique, Les Salauds ne se départit pas de son parti pris d’écriture elliptique. A la façon d’un boulier en métal dont les boules ne se cogneraient jamais. Œuvre déstabilisante, tailladée, plongée dans une grisaille perpétuelle qui s’ouvre sur des gestes tendres, des émotions universelles. Une jeune femme qui conduit chaque jour son enfant à l’école avec le même bisou sur le front agrémenté d’un « bonne journée, mon chéri » ; une sœur terrassée par la disparition de sa moitié qui se réfugie derrière les pleurs et les secrets ; une agressée quasi-virginale qui déambule tel un zombie dans la nuit. Raphaëlle, la Madone des beaux quartiers. Sandra, la Jézabel endeuillée. Justine, la sadienne scarifiée (anagramme de sacrifiée).
Trois personnages de femmes à double tranchant qui renforcent le monolithisme assigné aux caractères masculins de série B : la cruauté d’un parrain, la bonté d’un médecin, la cupidité d’une petite frappe. Édouard Laporte, le patriarche dangereux. Le docteur Béthanie, le médecin humaniste. Xavier, le cave sans envergure.

Pour illustrer cette galerie de portraits, Claire Denis fait appel à certains membres de sa troupe : Michel Subor, Alex Descas, Grégoire Colin et aussi Florence Loiret-Caille, Hélène Fillières en caméo. Mais la palme des interprétations revient aux nouvelles arrivantes : Chiara Mastroianni, Julie Bataille et Lola Créton qui jouent, manipulent, déjouent, sidèrent dans des rôles de mères louves et démissionnaires, de fille (auto)destructrice. Tous ces figures, telle une constellation, cisèlent dans un premier temps la motivation vengeresse du héros, Marco, pour mieux l’aveugler puis le saper.

Vendredi soir, Claire Denis, Vincent Lindon

Les Salauds, Claire Denis, Vincent LindonDe Vendredi soir à Les Salauds Vincent Lindon

Dix ans après Vendredi soir Claire Denis retrouve Vincent Lindon, l’acteur le plus incarné du cinéma français. Depuis Welcome de Philippe Lioret en 2004, le comédien effectue un parcours sans faute et, à chaque film, « paye sa livre de chair » comme l’écrit William Shakespeare. La maturité, la puissance de pensée, la sensualité, la sexualité qu’offre l’interprète – il faut se donner corps et âme pour devenir fils chez Alain Cavalier puis frère, oncle et père chez Claire Denis – rappellent Jean Gabin dans La Bête humaine érotisé par le regard de Marcel Carné ou encore Lino Ventura dans La belle année de Claude Lelouch, désiré par Françoise Fabian.

En une séquence d’une sobriété inouïe, le fils et petit-fils spirituel des deux monstres sacrés, offre la mise à nu d’une séduction :

Intérieur nuit – Paris, trottoirs pluvieux.
Raphaëlle en tee-shirt, sandales et trench qu’elle tient fermé avec ses mains, part en quête de cigarettes. Dans une contre-plongée qui rend sa recherche abrupte, elle arrive à la hauteur d’un bureau de tabac. L’enseigne s’éteint. Raphaëlle fait demi-tour. Marco, devenu le voisin de la jeune femme pour assouvir sa vengeance, l’observe de son balcon dans un pantalon sombre d’intérieur et une chemise blanche. Raphaëlle parvient aux abords de l’immeuble. À ses pieds, tombe un ballot clair : la chemise de Marco qui renferme des paquets de clope. Raphaëlle lève les yeux. Marco, torse nu, la dévisage.

Sous l’œil de la caméra de Claire Denis, sous le regard hors-champ de Chiara Mastroianni, Vincent Lindon se dévoile. Montre son profil d’homme, ses rides, son nez franc, ses lèvres minces, son cou épais, ses épaules et son torse larges, la naissance de son ventre, la puissance de ses bras, de ses avant-bras, de ses mains qui, dans le film, ont tout connu, reviennent de tout. L’éloignement des siens, le commandement d’un supertanker imprégné d’une atmosphère amniotique, le retour à Paris plongé un crépuscule anthracite, tenace, plombant, prémices des ténèbres. Des pépites d’une même « sécheresse lyrique », l’empreinte de Claire Denis, ponctuent Les Salauds : un crash à la Cronenberg, Miossec en guest, le thème envoûtant de Tindersticks avec la voix à tomber de Stuart A. Staples. Telle la fausse pluie magnifique de cinéma, rideau qui ouvre et referme ce thriller où l’effroi combat le romanesque.

Les Salauds a été sélectionné dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2013.