C’est elle qui l’avait appelé. Elle faisait ça. Sans intermédiaire, elle allait au-devant de ses désirs. Comme ce coloriste qu’elle avait joint un soir pour lui donner sa tête. Lui qui rêvait de la coiffer depuis son enfance. Ou encore ce photographe tatoué aux allures de malfrat. Lui qui la rêvait plus que tout comme modèle. Il lui avait écrit une véritable déclaration. Et un matin, son téléphone avait sonné. Il l’avait fait poser en marcel, assise sur une banquette seventies déglinguée. Une bretelle de soutien-gorge apparente, un manteau acrylique motif panthère avec revers de skaï noir, avachi sur ses épaules. Elle lui avait offert une lueur perdue dans son regard de femme mûre, l’entrouverture de sa bouche étonnée d’être déjà parvenue en hiver. À la fin de la séance, le photographe aurait murmuré : C’est comme ça que je vous imaginais. On raconte qu’elle s’était levée, s’était approchée, avait effleuré de ses lèvres la joue du jeune homme, chuchoté à son oreille : Moi aussi.

Il faisait nuit quand elle l’avait appelé, lui. Elle se présenta sous son pseudonyme d’actrice avec cette voix de légende qui glisse sur les syllabes, tronque la fin des phrases dans un silence soudain. Suspensions qui court-circuitent toute affirmation, tout jugement. Vides en série qui épinglent à chaque fois plus profond son statut de star. Elle alla au bout de ses mots. Justes, précis, sans l’acidulé de la flagornerie. Il savait qu’elle aimait ses créations, qu’elle était curieuse, chinait, fouillait, se renseignait, débusquait partout des informations : amoureuse insatiable de la vie. Ils parlèrent de distance. Il lui dit qu’il n’était pas sûr de la contenter. Que son travail consisterait à la méconnaître, à effacer tout ce qu’elle représentait. Cette tentative d’oubli n’était-elle pas un vœu pieux, une peine perdue ?… N’avait-elle pas elle-même contribué autrefois à l’élaboration de son propre parfum ?…  Une erreur lâcha-t-elle, abrupte. Il se tut. Cette fracture lui rappela en rafale la composition de la fragrance qu’il connaissait par coeur. Note de tête : ylang ylang, jasmin, géranium, fleur d’oranger, muguet, iris ; en cœur, vétiver, santal, mousse de chêne ; note de fond : ambre, épices. Savait-elle qu’il avait dérobé enfant son erreur dans une parfumerie ? Et que c’était précisément cette erreur qui avait déclenché sa vocation ?…
Il l’imagina grossière au volant de sa voiture, adepte de la décharge émotionnelle, aboyeuse en prise à la violence de ses sentiments. Loin du hiératisme renvoyé par la une des magazines depuis des décennies. Il lui demanda de choisir une photographie actuelle, le portrait qui la montrerait au plus juste selon elle. On ne se voit jamais comme on est… Il perçut un sourire où il décela de l’ironie, peut-être un soupçon de tendresse. Cette impression de vulnérabilité pressa son sang dans ses veines, provoqua un frisson dans sa nuque. Une sudation perla sur son front. Ses glandes lacrymales secrétèrent des picotements. D’accord concéda-t-elle. Et sans s’acquitter des civilités d’usage, elle raccrocha.

Le pli était arrivé deux jours plus tard. Elle n’avait pas inscrit son adresse au dos, mais il avait reconnu son écriture liée, pointue à l’extrémité des lettres, ronde dans leur corps. Le faisceau d’une lampe de bureau  éclairait l’enveloppe posée sur la table de la pièce principale. Une lumière entre chien et loup effaçait tout autour.
Les émotions de la journée devaient s’évaporer, quitter l’écorce de sa peau. Le laisser seul avec la photo, avec elle. Il respira par le ventre, fixa le papier kraft. En vain, son cœur cognait avec l’irrégularité de l’émoi. Il fila vers la salle de bain, se dévêtit, se doucha. Peu importe la douleur, l’eau brûlante viendrait à bout de toutes les images qu’elle lui renvoyait, briserait en éclat les pensées miroirs qui la multipliaient, la disproportionnaient, l’intensifiaient, l’idéalisaient. Dévoyaient toute tentative de créativité. Il saisit son sexe. Le tritura, le serra pour le faire bander, puis le branla avec vigueur. Il émit un cri rauque dans les soubresauts de son éjaculation. Le jet passa du chaud au froid. Il attendit longtemps. L’eau glacée expulsa sa nervosité, le vida de toutes ses visions. Il essuya chaque parcelle de son corps avec méticulosité, particulièrement les plus velues : le crâne, le torse, les aisselles, le ventre, le pubis, l’aine, l’entrefesse, les jambes. Seule une présentation des plus propres, des plus sèches, des plus nues pouvait aborder la découverte du portrait, transcender le champ infini des senteurs, accueillir son essence.

Au moment même où il revint dans la pièce principale, le réverbère situé à quelques mètres dans la rue s’illumina. Un halo sculpta les meubles. Masses immobiles autour de l’enveloppe. La plus trapue émit des scintillements de nacre et de jade. Il ouvrit les battants d’une antiquité chinoise en hévéa. Les scintillements devinrent pétales de lumière qui s’élancèrent, filèrent, s’effacèrent sur les murs. Les tiroirs de l’armoire tapissés de fer, puis capitonnés de jute pour isoler les senteurs, renfermaient les parfums de sa vie. Quatre à ce jour : Monsieur de Givenchy, Habit Rouge de Guerlain, Féminité du Bois de Shiseido dont un amant décédé aimait l’asperger, Un Jardin en Méditerranée d’Hermès.
On ne se voit jamais comme on est… Elle avait raison. Et c’est pourquoi il n’avait jamais pu fabriquer une fragrance pour lui-même. Elle, depuis quelques années, associait les senteurs à ses rôles : Mandragore d’Annick Goutal pour la frigidité d’une bourgeoise, Lipstick Rose de Frédéric Malle pour la légèreté d’une occasionnelle, Tubéreuse Criminelle de Serge Lutens pour la névrose d’une thérapeute. Elle était devenue infidèle à L’Heure Bleue de Guerlain qu’elle portait pourtant depuis ses 17 ans.

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Illustrations © Olivier Coulon

Sa main glissa vers le second tiroir de l’armoire, appuya sur un détail de marqueterie. Le compartiment s’ouvrit. Au centre, sur le capitonnage, un socle de laque incurvé. Posée dessus, une balle de cuir. Il la saisit entre le pouce et l’index. La rapprocha de ses narines. Huma l’objet imbibé d’Habit Rouge. La balle glissa au cœur de la paume. Sous l’écorce de chevreau, des grains de riz de Camargue réputés, inégalés pour leur absorption des odeurs. Le riz craquelait avec douceur sous la pression de plus en plus ferme. Les frottements contre le cuir pénétraient son épiderme, parcouraient ses veines, ses artères, ses muscles. Guerlain irradiait chaque cellule de son corps.
Lui, Habit Rouge : note de tête : oriental hespéridés, citron vert, orange amère ; en cœur : patchouli ; note de fond : vanille, benjoin. Elle, L’Heure Bleue : note de tête : bergamote, anis ; en cœur : œillet, néroli ; note de fond : iris, violette, fève tonka, vanille, benjoin. Deux traits d’union. Deux senteurs communes imprégnées d’allégresses, de renoncements, de petites morts et de grandes, de renaissances, de milliers de sensations vécues par elle et par lui, à distance, pendant des années.
La vanille et le benjoin gagnèrent sur les autres effluves, les chassèrent avant de devenir une seule émanation qui battit dans ses tempes, envahit son cerveau, commanda son instinct. Sa paume relâcha son emprise. La balle roula sur le plancher. Il saisit l’enveloppe, la déchira, en dégagea le portrait envoyé seul. Elle avait accédé à sa demande, n’avait rien d’autre à ajouter. Il posa le cliché sur la table.

La photographie s’arrêtait à la taille. Une robe haute couture de laine marine taillée stricte, col rond et manches 3/4, dénudait ses avant-bras. Le gauche, replié à l’horizontal contre son corps. Le droit, relevé vers son visage. Quelques constellations de fleurs de cimetières, atténuées par un logiciel de retouche, dénonçait le crépuscule de la vie. Sur le dessus de la main, en travers des veines bleutées, deux griffures parallèles. Cicatrices de terrienne abonnée à l’étourdissement de l’effort, traces de bonne vivante qui cuisinait, pétrissait, jardinait, binait, ne devait craindre ni les brûlures d’un four, ni les écorchures d’une branche. Les jointures des phalanges, nœuds d’arbres miniatures, révélaient une énergie vitale inaltérée par la longévité. Une bague volumineuse ornait le petit doigt : une calcédoine gris mauve montée sur un chaton de platine. Un éclat sur la peau de l’auriculaire le fit se rapprocher. Il scruta la face cachée du bijou, identifia son mystère : un pavage de diamants accessible seulement au regard de sa propriétaire. Un vernis grenat si sombre qu’il se confondait avec le lainage marine de la robe, recouvrait les ongles manucurés, impeccables, coupés étonnamment courts. Entre l’index et le majeur, une cigarette fine grillée à moitié. Une volute de fumée estompait le contour classique des lèvres repulpées au collagène. Cette bouche qui prétendait dans les entretiens ne pas aimer les baisers de cinéma, il la vit manger à belles dents, rire à gorge déployée, embrasser, presser, s’écraser contre la chair de l’être aimé, et même la mordre à l’heure de l’orgasme. Sous l’accent circonflexe des sourcils redessinés d’un brun doux, ses yeux kaki voilés par des paupières mi-closes semblaient le toiser. Mise à l’épreuve démentie par le laiteux d’un teint presque trop lisse, trop romantique pour son âge.
Il s’éloigna du portrait, changea de place, diversifia les perspectives. De près, de loin, à l’endroit, à l’envers. Toujours sa chevelure longue, libre, épaisse comme un casque d’or retenait son attention, captait sa concentration jusqu’à l’emprisonnement.

C’est au petit matin que le sillage de la vanille et du benjoin se matérialisa, devint serpent à deux têtes. L’hydre se déroulait, glissait dans l’auréole du portrait, se faufilait parmi ses poils. Alors que la tête droite du reptile illuminait les cheveux de multiples nuances de blonds : suédois, vénitien, blé mûr, sable mouillé…, la tête gauche les embaumait d’un calendrier de senteurs : le jasmin du printemps, le musc de l’été, le gardénia de l’automne, l’ambre de l’hiver. Les premières entrées de la fragrance d’une jeune fille devenue vedette, d’une femme devenue mythe, d’une actrice devenue grande.

Cette nouvelle est dans la revue littéraire Moebius # 137 Le parfum