Cinégotier a demandé à Jeanne Balibar quelle est son actrice préférée. Elle a choisi ex aequo Faye Dunaway et Shelley Duvall. Sous la direction de Josef von Sternberg, elles rejouent The Shanghai gesture/Shangai gesture (1941).

Cela faisait six ans qu’avec Marlene, c’était fini. Quand von Sternberg avait lu The Shanghai gesture, la pièce de John Colton, Dietrich lui était apparue dans le rôle de « Mother » Gin Sling, la directrice de tripot qui fait commerce de la faiblesse des hommes. Von Sternberg souhaita aussitôt confier le rôle à une actrice occidentale au look d’Orient irréel. Le même jour, il reçut un colis de Paris composé de revues de cinéma financées par Continental-Films et la UFA. Le magazine Vedettes s’échappa du paquet, tomba sur le sol. En couverture, Jeanne Balibar. Une grande bringue au port impeccable comme Marlene, mais avec la brisure de Piaf en plus.

L’actrice qui rêvait de fuir l’Europe et les griffes du nazisme accepta la proposition sans ciller. Telle Dietrich, Balibar imprégnait, contaminait les rêves de von Sternberg. Le personnage de « Mother » Gin Sling ignorait qu’elle était la mère de Poppy, une enfant gâtée qui s’autodétruisait dans son bouge. Josef, dans son film, allait lui donner non pas une mais deux filles : Poppy et Pyppo. Faye Dunaway et Shelley Duvall. À ses yeux, les extensions hiératiques et burlesques de Jeanne Balibar.

Vint le tournage de la séquence finale où « Mother » Gin Sling liquide ses jumelles au pistolet. Jeanne arriva sur le plateau avec une coiffure aux mèches tentaculaires, un maquillage de geisha, un kimono brodé d’un serpent d’or. Faye et Shelley arboraient un fourreau identique en soie lamée avec les mêmes pierres de jade autour du cou. Jeanne, au comble de l’émotion, avait la capacité de diviser son cerveau. Dans le regard de la bicéphale aux allures de Gorgone, la passion maternelle alternait avec le venin de la revanche. Shelley Duvall grimaça, haleta, pleura, s’accrocha de tout son corps à sa sœur. Faye Dunaway, coriace, ne perdait rien de sa grandeur face à la cruauté de « Mother ». Jeanne dans son monologue, Faye et Shelley dans leur écoute, toutes trois « payèrent leur livre de chair » comme écrit Shakespeare. On raconte qu’une seule prise fut nécessaire pour le dénouement du film. À la fin de la scène, Shelley Duvall reprit ses esprits en moins de deux. Faye Dunaway fut traversée par des sanglots sans larmes. Quant à Jeanne Balibar, elle gisait sur le sol, évanouie.

balibar-jeanne_richard-dumas_FQ9Photo © Richard Dumas

Ce texte est dans FAUX Q # 9