Cinégotier a demandé à Carole Laure quelle est son actrice préférée. Elle a choisi Cate Blanchett. Sous la direction de Jacques Tourneur, elles rejouent The Cat people/La Féline (1942).

Jacques Tourneur et son producteur Val Lewton se frottaient les mains. La réaction du public à la vue de l’affiche de The Cat people avait produit l’effet désiré. Un frisson d’horreur avait parcouru le panel de spectateurs choisi par la RKO. Sur l’affiche, une panthère noire ensanglantée. À ses côtés, Carole Laure.

Le jeu expressionniste de l’actrice canadienne avait surgi d’une bobine de bout d’essai oubliée dans un coin. À sa vision, Tourneur avait appelé Lewton, s’était écrié : « Blanche-neige au pays de la panthère noire ! ». La chevelure de jais, la bouche en cœur, les regards romantiques et farouches de Carole Laure portaient la griffe du personnage d’Irina Dubrovna, la créatrice de mode qui se transforme en prédatrice à l’heure de l’amour.
Si le rôle d’Irina alliait l’animalité à la vulnérabilité, celui d’Alice Moore, la scientifique victime de la névrose de la féline, avait les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Quand l’Australienne Cate Blanchett campa son 1 mètre 74, sa mâchoire carrée et son port de reine devant le duo de la RKO, Val Lewton s’ébahit : « La fille spirituelle de Katharine Hepburn ! ». Cate et Carole, émigrées à Los Angeles depuis peu, s’entendirent à merveille, devinrent inséparables. Louella Parsons et Hedda Hopper, les commères radiophoniques d’Hollywood, les surnommèrent les « CC » et se demandèrent jusqu’où allait leur amitié.

Vint le tournage de la séquence de la piscine où Irina, jalouse d’Alice, devient fauve. Avant la prise, la Québécoise murmura quelques mots à l’oreille de Tourneur puis se réfugia dans un coin du plateau. La caméra se déclencha. L’Australienne plongea dans la piscine, attendit les grognements d’animaux de la bande son. Silence. Un jeu de lumière sophistiqué dilatait les reflets de l’eau sur les murs, le plafond. Dans l’ombre, Carole se mit à miauler. Ronrons langoureux. Plaintes de plus en plus stridentes. Le râle de Laure s’amplifia, devint guttural, explosa en rugissements. On raconte que Blanchett, tétanisée, hurla jusqu’à l’étouffement. Le soir, aux rushes, Jacques et Val tombèrent des nues. Les reflets aquatiques avaient dessiné l’ombre d’une panthère noire. Tourneur demanda : « Ce que l’on voit est-il toujours vrai ? ».

 laure-carole_richard-dumas_FQ9Photo © Richard Dumas

Ce texte est dans FAUX Q # 9