Alfred Hitchcock a apporté une nouvelle grammaire aux images de cinéma. Brian de Palma, avec Pulsions, triture et digère la douche koda de Psychose, la dilatation du temps de Sueurs froides, la vitalité à rebondissement de La mort aux trousses… Plus qu’un film hommage, une expérience sensorielle entre fantasme et autobiographie.

Brian De Palma, petit dernier d’une famille de trois fils, naît le 11 septembre 1940. Il grandit dans l’ombre d’un frère aîné brillant, adulé par sa mère et toute la famille. Pourtant, Brian est loin d’être en reste. Dès l’adolescence, il s’amuse à concevoir des ordinateurs, et sa thèse intitulée L’application de la cybernétique à la résolution d’équations différentielles lui rapporte une médaille d’or à l’âge de 17 ans. Mais le benjamin évolue dans un climat familial hostile. Son père chirurgien orthopédiste trompe sa mère avec une infirmière. Madame de Palma avale des barbituriques ; Brian la conduit à l’hôpital.

Le jeune homme, muni d’un appareil photographique, espionne alors son père, prend des clichés confondants de son géniteur dans les bras de sa maîtresse. Le divorce de ses parents est prononcé. Brian De Palma qui se rêve astrophysicien entre à l’Université Columbia de New York. À 18 ans, les visions de Sueurs froides et Psychose de Alfred Hitchcock le fascinent, le bouleversent. Il abandonne la physique pour le cinéma.

Tout sur sa mère

Brian de Palma avoue s’être emparé de la psyché de sa propre mère pour élaborer le personnage de Kate Miller/Angie Dickinson. Ce caractère bourgeois, flottant, étourdi parce que confus, sans grande autorité sur son fils surdoué, délaissé par son second époux, semble perpétuellement isolé dans l’image jusqu’à l’emprisonnement.

Kate Miller, extension des personnages de Marion Crane/Janet Leigh de Psychose et de Madeleine Elster/Kim Novak de Sueurs froides, cauchemarde sous une douche, s’égare dans un musée, se donne dans un taxi, commet l’adultère, agonit dans une cage d’ascenseur non pas sous les coups de couteau de Norman Bates/Anthony Perkins, mais par le tranchant du coupe-chou d’une étrange femme blonde.

Au milieu du récit de Psychose, Alfred Hitchcock prend un malin plaisir à occire la voleuse Marion Crane, personnage prétexte à l’apparition de Norman Bates et à la révélation de son dédoublement de personnalité. Brian de Palma pousse plus loin encore le postulat psychanalytique puisqu’il tue la mère dans les trente premières minutes de Pulsions, soit son premier tiers. Dans ce laps de temps narratif suspendu entre rêve et réalité, Kate Miller est littéralement « liquidée » dès l’ouverture du film, le fantasme de la douche. L’eau glisse d’abord sur son corps, ses seins, son pubis, puis un nuage de vapeur l’enrobe et finit par l’effacer de l’image.

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La scène de la douche dans un ascenseur

Lors de sa mise à mort, Kate, frustrée sexuelle et mère aux plaies exsangues, donne vie dans la fiction à deux personnages : Liz Blake/Nancy Allen la femme épanouie qui fait commerce de son corps, Bobby/Michael Caine la femme refoulée dans un corps d’homme, soit le whodunit du 13eopus de Brian De Palma.

Le whodunit – c’est-à-dire le « qui l’a fait ? » – est sans grand intérêt dans la structure du suspense chez Hitchcock comme chez De Palma. Seul le piège tendu par l’action pour confondre le whodunit, mais aussi révéler sa névrose sans jamais céder au jugement, importe aux deux cinéastes. De Joseph Cotten dans L’Ombre d’un doute à James Mason dans La Mort aux trousses en passant par Anthony Perkins dans Psychose, l’élégance, la séduction, la juvénilité du méchant hitchcockien permet au spectateur l’accession à la compassion, à un soupçon d’empathie face aux fêlures, traumas et douleurs du whodunit.

Michael Caine avec son raffinement anglo-saxon et une séduction des plus lisses adopte dans Pulsions un jeu fondé sur l’ambiguïté hiératique des grandes égéries hitchcockiennes. Dans une imperceptibilité à la Grace Kelly, l’acteur londonien campe une version mixte de Docteur Jekyll et Mister Hyde mâtiné du personnage de Norman Bates dans Psychose, mais aussi des rôles de Madeleine Elster et Judy Barton interprétées par Kim Novak dans Sueurs froides.

La maman, la putain et le travesti

Dans Pulsions, la mère, la prostituée et le travesti forment un trio de blondes victimaires. Chacune est le jouet de la suprématie machiste et de la lâcheté masculine. Kate Miller est mal baisée par son mari, puis abusée par un amant de passage criblé de MST. Liz Blake est pourchassée par l’assassin schizophrène et utilisée sans scrupule par le flic chargé de l’enquête. Quant à Bobby, sa pulsion meurtrière est régie par sa dualité avec Robert Elliot, mais aussi par l’opposition du Docteur Levy à sa vaginectomie.

Pulsions qui magnifie avec lyrisme ces trois héroïnes, relègue au second plan les personnages masculins. Excepté le jeune héros Peter Miller/Keith Gordon, l’orphelin geek de Kate. Il est impossible de ne pas identifier ce personnage à la personnalité et au parcours de jeunesse de Brian De Palma. Féru d’informatique, inventeur de machines, en manque d’amour maternel, Keith venge la mémoire de Kate, sauve la vie de Liz, démasque Bobby dans une séquence où se mêlent les influences hitchcockiennes : le voyeurisme aux jumelles de Fenêtre sur cour, les ombres portées de Le Crime était presque parfait, les couleurs saturées de l’orage climax de Pas de printemps pour Marnie, la culpabilité du psy de La Maison du Docteur Edwardes. 

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Ombres portées couleurs saturées

Dressing up

Dressed to Kill, le titre anglais de Pulsions, signifie « prête à tuer », mais aussi « tiré à quatre épingles » et « sur son 31 ». Si le ciré noir et les verres fumés arborés par Bobby lorsqu’elle engendre la mort symbolisent la part obscure du Docteur Elliot, le total look blanc fantomatique de Kate Miller renforce le contraste entre la psyché très pure, très « roman photo » de la bourgeoise et la brutalité de ses fantasmes sexuels.

La séquence du musée qui réécrit, parodie, dilate la pulsion érotique de James Stewart pour Kim Novak dans Sueurs froides offre un déroulement de plans séquences entre abstraction et inserts signifiants : les visiteurs du musée révélateurs des tourments de Kate, les tableaux figuratifs où s’illustrent la pensée, l’animalité et la sexualité, le vocabulaire équivoque des notes de l’héroïne, le crayon sucé par les lèvres de l’allumeur. 
La course-poursuite de Angie Dickinson avec cet inconnu au fil des salles, le regard de l’actrice à la fois alangui et aux aguets, la nervosité et le ralentissement de ses talons sur le parquet, le contrôle et la déroute de sa valse-hésitation traduisent les mouvements du coït avec ses fulgurances et ses abandons. 

Dans la seconde course-poursuite de Pulsions, Liz Blake, toute de bleu électrique vêtue, a littéralement « la mort aux trousses ». Nancy Allen, épouse de Brian de Palma en 1980, est à la fois poursuivie par Bobby, la police et une bande de voyous. Une succession de séquences frénétiques, haletantes, débute dans un taxi et s’achève dans le métro. Elle reprend les codes du cinéma d’action hollywoodien : multiplicité des décors urbains, plans découpés, accélération, rebondissements.

Si l’on considère dans la filmographie de Alfred Hitchcock que la vitalité de La Mort aux trousses propose une suite rédemptrice à la nécrophilie de Sueurs froides, alors les deux courses-poursuites de Pulsions célèbrent Vertigo et North by northwest tournés successivement à la fin des fiveties. 

Elles offrent aussi au spectateur deux territoires mentaux : Kate Miller ou l’indécision qui conduit à la condamnation, Liz Blake ou la vaillance qui mène à la résolution. Icônes de la chute et de l’ascension, parées à elles deux des couleurs de la robe de la Vierge Marie, Angie Dickinson et Nancy Allen se succèdent dans un jeu de miroir baroque avec ses reflets, ses oppositions, ses correspondances, ses effets split screen. Tour à tour, elles accompagnent le trajet mental de Peter Miller. Celui de l’affranchissement de l’adolescent avec le départ de la mère, de son émancipation avec l’arrivée de la prostituée. 

En ouverture et en clôture du film, la maman et la putain poussent le même cri d’effroi à la fin d’un rêve de douche d’ordre sexuel. Si, au réveil, Kate Miller, allongée sous le corps de son mari qui la pénètre sans égard, ressemble déjà à un cadavre, Liz Blake, en chemise de nuit romantique, se redresse et trouve la consolation dans les bras de Peter. Quant à Bobby la troisième blonde, internée dans un asile de fous, elle étrangle puis déshabille une infirmière. Clin d’œil ultime à la maîtresse du père de Brian De Palma ?…

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Le saviez-vous ?

1 Brian De Palma choisit d’abord Liv Ullman pour interpréter Kate Miller. L’égérie bergamienne de Scènes de la vie Conjugale décline l’offre en raison de la violence du scénario.

2 Brian De Palma désire Sean Connery pour jouer Robert Elliot/Bobby. Mais l’interprète de Mark Rutland, le mari et thérapeute sauvage qui viole Tippi Hedren pour la guérir de sa frigidité dans Pas de printemps pour Marnie de Alfred Hitchcock, a d’autres engagements.

3 Dans Pulsions, Pino Donaggio, le compositeur de Dario Argento, offre une version kitch du thème de Vertigo signé Bernard Hermann. Pino Donaggio créera pour Brian De Palma les b.o. de Blow out(1981) et Body double (1984).

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